Sur le livre dâartiste
Articles et écrits de circonstances (1981-2005)
« Un Produit qui soit de premier ordre »
« Je nâai pas de sympathie pour tout le domaine des publications imprimĂ©es Ă la main, quelque sincĂšres quâelles soient. [âŠ] Je nâessaie pas de crĂ©er un livre prĂ©cieux en Ă©dition limitĂ©e, mais un produit de sĂ©rie qui soit de premier ordre. »
A mass-produced product of high order : câest ainsi que Ruscha, en 1965, dĂ©crit lâesprit de ses livres, dont le premier, Twentysix Gasoline Stations, Ă©ditĂ© par ses soins deux ans auparavant, dĂ©cidait des caractĂ©ristiques du livre dâartiste tel quâil allait bientĂŽt se dĂ©velopper, en empruntant dâune part lâaspect et les techniques du livre ordinaire (tirage peu ou pas limitĂ©, faible prix, format modeste, reproductions photographiques, impression en offset) et en permettant dâautre part Ă lâartiste de sâassurer une totale maĂźtrise sur lâĆuvre ainsi rĂ©alisĂ©e.
Essentielle au livre dâartiste est en effet la responsabilitĂ© de lâartiste sur sa publication depuis sa conception jusquâĂ sa publication, voire sa diffusion. Pas de partage de la responsabilitĂ© intellectuelle avec un Ă©crivain : quand lâouvrage comporte des textes, ils sont Ă©crits par lâartiste. Et il nâest pas rare quâil soit lui-mĂȘme son propre Ă©diteur, ainsi de Ruscha (Heavy Industry Publications) ou de Ian Hamilton Finlay (Wild Hawthorn Press). La plupart du temps, cependant, ces « artistes Ă©diteurs » publient dâautres artistes : le premier dâentre eux, Dick Higgins, dĂ©cida de fonder Something Else Press Ă New York dĂšs 1963 parce que lâaccĂšs aux Ă©diteurs ordinaires Ă©tait refusĂ© aux artistes dont il se sentait proche. Bien dâautres se sont faits Ă©diteurs au cours des annĂ©es soixante-dix, tels Maurizio Nannucci (Exempla Ă Florence), herman de vries (the eschenau summer press and temporary travelling press publications, en Allemagne), David Mayor et Felipe Ehrenberg (Beau Geste Press, dans le Devon), Simon Cutts (Coracle Press longtemps Ă Londres, maintenant Ă Docking). Bien plus, dans les mĂȘmes annĂ©es, la nĂ©cessitĂ© dâassurer la distribution des livres publiĂ©s amena les artistes Ă fonder ou co-fonder la plupart des librairies de livres dâartistes : Other Books and So (par Ulises CarriĂłn Ă Amsterdam), Printed Matter (par Sol LeWitt, notamment, Ă New York), Art Metropole (par General Idea Ă Toronto), parmi les plus cĂ©lĂšbres.
Le phĂ©nomĂšne de lâauto-Ă©dition et de lâauto-diffusion dans le livre dâartiste permet de souligner ce caractĂšre essentiel : lâimportance nulle ou secondaire de lâĂ©diteur, ce personnage principal de toute lâhistoire du livre de bibliophilie depuis Vollard jusquâĂ nos jours. Lawrence Alloway a fort justement soulignĂ© que ces livres se veulent des « situations contrĂŽlĂ©es par une seule personne (one-person control situation) », excluant toute intervention Ă©trangĂšre sur le contenu du livre ou tout amĂ©nagement de la publication en fonction dâintĂ©rĂȘts commerciaux. De ce point de vue, les livres dâartistes sont un effet parmi dâautres de lâexigence dâautonomie qui, dans tous les domaines, fut une revendication essentielle de tous les acteurs sociaux dans les annĂ©es soixante et soixante-dix. Ruscha exprime trĂšs bien, quoique dans un langage peu politique, quelle libertĂ© est la sienne quand il fait des livres : « Quand je me mets Ă lâun de ces livres, jâarrive Ă ĂȘtre lâimpresario de la chose, jâarrive Ă en ĂȘtre le majordome, jâarrive Ă ĂȘtre le crĂ©ateur et le propriĂ©taire exclusif de lâensemble des travaux, et ça me plaĂźt. »
De cĂŽtĂ©, Sol LeWitt affirme en 1977 que « les livres sont le meilleur mĂ©dium pour beaucoup dâartistes dâaujourdâhui ». Si le livre peut jouer un tel rĂŽle dans lâĆuvre des artistes, câest en raison de la place dĂ©terminante prise dans la crĂ©ation par la reproduction. Elle sâexplique dâabord par un facteur technique, lâessor de la photocopie, de lâoffset et de la photographie. Il faut insister sur lâimportance prise soudain par la photographie, plus exactement par la reproduction photographique, chez des artistes qui ne sont pas photographes. En tĂ©moigne notamment lâĂ©dition par Marian Goodman, en 1970 Ă New York, de la boĂźte, maintenant historique, symptomatiquement intitulĂ©e Artists and Photographs, oĂč elle rĂ©unit des multiples de dix-neuf artistes dont cinq firent des livres : Dan Graham (Two Parallel Essays), Bruce Nauman (LA AIR), Dennis Oppenheim (Flower Arrangement for Bruce Nauman), Ruscha (Babycakes) et Bernard Venet (Exploited Subjects).
Plus dĂ©terminant cependant est le facteur esthĂ©tique, plus ou moins idĂ©ologiquement ou politiquement accentuĂ© selon lâimportance donnĂ©e au motif de la dĂ©mocratisation de lâart : conscients que la relation Ă lâart se fait de plus en plus par la reproduction, les artistes assimilent Ă leur projet lâidĂ©e que lâart doit intĂ©grer la reproduction Ă laquelle il est vouĂ© dans une sociĂ©tĂ© de lâimage. Autrement dit, il nâentend pas ĂȘtre seulement multipliable mais dâemblĂ©e multiple. John Baldessari en fournit une confirmation exemplaire dans son excĂšs mĂȘme. En 1969, il conclut une sĂ©rie de propositions provocatrices qui sont sa contribution Ă lâexposition Konzeption â Conception par cette recommandation : « Plus personne ne regarde lâart. Faites directement des Ćuvres pour la reproduction dans les revues dâart. Puisque nous connaissons les Ćuvres par des reproductions, nos Ćuvres devraient ĂȘtre faites uniquement pour la reproduction. Plus dâart sans intermĂ©diaire. » LâannĂ©e suivante, il dĂ©truit la plus grande partie de ses tableaux quâil brĂ»le et dont il place les cendres dans une urne en forme de livre.
Ă cet Ă©gard, la rĂ©flexion de Walter Benjamin sur la disparition de lâaura amenĂ©e par la reproduction ne permet plus de rendre compte dâune situation devenue plus complexe. La sociĂ©tĂ© contemporaine a instaurĂ© une approche collective des Ćuvres elles-mĂȘmes, favorisĂ©e par une politique dâexpositions Ă succĂšs qui les transforment en Ă©vĂ©nements culturels ; or, cette « massification de lâaura » est tout le contraire dâune dĂ©mocratisation de lâart, car en elle se perd lâexpĂ©rience esthĂ©tique au profit dâune vague culture artistique oĂč le musĂ©e sert Ă vĂ©rifier lâimage dĂ©jĂ familiĂšre des chefs-dâĆuvre donnĂ©e par la reproduction. Selon une logique inverse le livre dâartiste mĂ©nage paradoxalement un accĂšs virtuellement public et pourtant intime, immĂ©diat, auratique Ă la reproduction, dans la mesure oĂč le procĂšs de reproduction y est directement constitutif de la nature et du sens de lâĆuvre. Bien plus, le livre offre celle-ci sous la forme la plus authentique parce que la plus protĂ©gĂ©e de toute subordination Ă des intĂ©rĂȘts mercantiles. John Baldessari, une fois encore, dĂ©crit ainsi lâintention dans laquelle ces livres, dont les siens, sont conçus : « Lâart semble pur pour un moment et dĂ©tachĂ© de lâargent. Et puisque beaucoup de gens peuvent possĂ©der le livre, personne nâen est propriĂ©taire . » Ce qui, par la reproduction et la multiplication, aurait pu sembler Ă©loigner lâart de son essence, est au contraire ce qui lâen rapproche. Car il ne sâagit pas de diffuser des reproductions dâĆuvres mais les Ćuvres elles-mĂȘmes que sont les livres. Or, dans le livre, il nây pas de contradiction entre lâadresse Ă tous les lecteurs possibles en mĂȘme temps quâĂ chacun en particulier, sâil est vrai que la lecture est gĂ©nĂ©ralement une expĂ©rience solitaire.
Cet ouvrage rĂ©unit la plupart des Ă©crits dâAnne MĆglin-Delcroix sur le livre dâartiste dispersĂ©s dans des revues, catalogues dâexposition et ouvrages collectifs, en France ou Ă lâĂ©tranger, ainsi que quelques textes inĂ©dits. Ils reprĂ©sentent vingt-cinq ans de rĂ©flexion sur ce domaine nouveau des arts visuels dont la genĂšse au cours des annĂ©es soixante et le dĂ©veloppement jusquâĂ nos jours sont insĂ©parables des enjeux artistiques contemporains. Lâaccent est mis sur le rĂŽle dĂ©cisif des pionniers dans la dĂ©finition de lâesprit et des lois du genre, notamment Edward Ruscha, Lawrence Weiner, Sol LeWitt aux Ătats-Unis, Dieter Roth, Marcel Broodthaers, Ian Hamilton Finlay, herman de vries, Robert Filliou et Christian Boltanski en Europe. Ceux-ci inaugurent une tradition que les artistes plus jeunes, de Claude Closky Ă Jonathan Monk, poursuivent et interrogent, chacun Ă sa maniĂšre.
Cette anthologie comporte trois parties : un ensemble dâanalyses thĂ©matiques, suivant lâordre chronologique de leur Ă©criture qui est aussi celui de lâĂ©laboration dâune pensĂ©e, historique et esthĂ©tique, sur un objet presque vierge Ă lâĂ©poque ; des Ă©tudes monographiques reflĂ©tant la diversitĂ© des approches du livre par les artistes contemporains ; des textes brefs, interventions et mises au point sur la nature et la signification du livre dâartiste, exprimant lâengagement de lâauteur au sein de la communautĂ© scientifique internationale et parmi les artistes eux-mĂȘmes.
Revue de presse
- Sur le livre dâartiste Eric Mangion Art press
Cet ouvrage rĂ©unit la plupart des Ă©crits dâAnne Moeglin-Delcroix sur le livre dâartiste dispersĂ©s dans des revues, catalogues dâexpositions et ouvrages collectifs, en France ou Ă lâĂ©tranger, ainsi que quelques textes inĂ©dits. Ils reprĂ©sentent vingt-cinq ans de rĂ©flexion sur ce domaine nouveau des arts visuels dont la genĂšse au cours des annĂ©es soixante et le dĂ©veloppement jusquâĂ nos jours sont insĂ©parables des enjeux artistiques contemporains. Lâaccent est mis sur le rĂŽle dĂ©cisif des pionniers dans la dĂ©finition de lâesprit et des lois du genre, notamment Edward Ruscha, Lawrence Weiner, Sol LeWitt aux Ătats-Unis, Herman de Vries, Robert Filliou et Christian Boltanski en Europe. Ceux-ci inaugurent une tradition que les artistes plus jeunes, de Claude Closky Ă Jonathan Monk, poursuivent et interrogent, chacun Ă sa maniĂšre.
Cette anthologie comporte trois parties : un ensemble dâanalyses thĂ©matiques, suivant lâordre chronologique de leur Ă©criture qui est aussi celui de lâĂ©laboration dâune pensĂ©e, historique et esthĂ©tique, sur un objet pres-que vierge Ă lâĂ©poque ; des Ă©tudes monographiques reflĂ©tant la diversitĂ© des approches du livre par les artis-tes contemporains ; des textes brefs, interventions et mises au point sur la nature et la signification du livre dâartiste, exprimant lâengagement de lâauteur au sein de la communautĂ© scientifique internationale et parmi les artistes eux-mĂȘmes.
[âŠ] Lâessentiel du travail de lâauteur consiste a repĂ©rer ce quâest un livre dâartiste â ce dernier devant Ă ses yeux obĂ©ir Ă des rĂšgles strictes. La premiĂšre est sa simple reproductibilitĂ©. Elle cite pour cela le fameux Twenty-six Gasoline Stations dâEd Ruscha, dâabord Ă©ditĂ© Ă 400 exemplaires en 1963, puis 500 en 1967 et enfin 3 000 en 1969. La deuxiĂšme est le «rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, voire exclusif jouĂ© par lâartiste Ă toutes les Ă©tapes de rĂ©alisation du livre». La derniĂšre concerne la notion dâauto-Ă©dition si chĂšre aux acteurs dâune Ă©poque qui prĂ©conisait lâindĂ©pendance Ă©conomique comme indĂ©pendance Ă©thique et politique.
On comprend pourquoi ni le livre illus-trĂ©, ni le livre objet ne trouvent grĂące Ă ses yeux lâun et lâautre ne garan-tissant en aucun cas lâautonomie de lâartiste et encore moins une diffusion dĂ©mocratique de lâouvrage. Un livre illustrĂ© nâĂ©tant pour Anne MĆglin-Delcroix quâun simple gardien de «la tradition bibliophile»; un livre-objet Ă©tant «plus objet que livre».
[âŠ] Si lâentreprise dâAnne MĆglinâDelcroix peut nous apparaĂźtre restrictive par certains aspects, elle ouvre un champ dâĂ©tude toujours en friche, notamment en France, sur la dĂ©finition du livre dâartiste, qui pose la question du statut de lâartiste contemporain, mais aussi celle de la documentation comme art.