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Parution : 23/10/2006
ISBN : 9782915378290
592 pages (21 x 14,8 cm)

30 €

ÉpuisĂ©

Sur le livre d’artiste

Articles et écrits de circonstances (1981-2005)

« Un Produit qui soit de premier ordre »

« Je n’ai pas de sympathie pour tout le domaine des publications imprimĂ©es Ă  la main, quelque sincĂšres qu’elles soient. [
] Je n’essaie pas de crĂ©er un livre prĂ©cieux en Ă©dition limitĂ©e, mais un produit de sĂ©rie qui soit de premier ordre. »
A mass-produced product of high order : c’est ainsi que Ruscha, en 1965, dĂ©crit l’esprit de ses livres, dont le premier, Twentysix Gasoline Stations, Ă©ditĂ© par ses soins deux ans auparavant, dĂ©cidait des caractĂ©ristiques du livre d’artiste tel qu’il allait bientĂŽt se dĂ©velopper, en empruntant d’une part l’aspect et les techniques du livre ordinaire (tirage peu ou pas limitĂ©, faible prix, format modeste, reproductions photographiques, impression en offset) et en permettant d’autre part Ă  l’artiste de s’assurer une totale maĂźtrise sur l’Ɠuvre ainsi rĂ©alisĂ©e.
Essentielle au livre d’artiste est en effet la responsabilitĂ© de l’artiste sur sa publication depuis sa conception jusqu’à sa publication, voire sa diffusion. Pas de partage de la responsabilitĂ© intellectuelle avec un Ă©crivain : quand l’ouvrage comporte des textes, ils sont Ă©crits par l’artiste. Et il n’est pas rare qu’il soit lui-mĂȘme son propre Ă©diteur, ainsi de Ruscha (Heavy Industry Publications) ou de Ian Hamilton Finlay (Wild Hawthorn Press). La plupart du temps, cependant, ces « artistes Ă©diteurs » publient d’autres artistes : le premier d’entre eux, Dick Higgins, dĂ©cida de fonder Something Else Press Ă  New York dĂšs 1963 parce que l’accĂšs aux Ă©diteurs ordinaires Ă©tait refusĂ© aux artistes dont il se sentait proche. Bien d’autres se sont faits Ă©diteurs au cours des annĂ©es soixante-dix, tels Maurizio Nannucci (Exempla Ă  Florence), herman de vries (the eschenau summer press and temporary travelling press publications, en Allemagne), David Mayor et Felipe Ehrenberg (Beau Geste Press, dans le Devon), Simon Cutts (Coracle Press longtemps Ă  Londres, maintenant Ă  Docking). Bien plus, dans les mĂȘmes annĂ©es, la nĂ©cessitĂ© d’assurer la distribution des livres publiĂ©s amena les artistes Ă  fonder ou co-fonder la plupart des librairies de livres d’artistes : Other Books and So (par Ulises CarriĂłn Ă  Amsterdam), Printed Matter (par Sol LeWitt, notamment, Ă  New York), Art Metropole (par General Idea Ă  Toronto), parmi les plus cĂ©lĂšbres.
Le phĂ©nomĂšne de l’auto-Ă©dition et de l’auto-diffusion dans le livre d’artiste permet de souligner ce caractĂšre essentiel : l’importance nulle ou secondaire de l’éditeur, ce personnage principal de toute l’histoire du livre de bibliophilie depuis Vollard jusqu’à nos jours. Lawrence Alloway a fort justement soulignĂ© que ces livres se veulent des « situations contrĂŽlĂ©es par une seule personne (one-person control situation) », excluant toute intervention Ă©trangĂšre sur le contenu du livre ou tout amĂ©nagement de la publication en fonction d’intĂ©rĂȘts commerciaux. De ce point de vue, les livres d’artistes sont un effet parmi d’autres de l’exigence d’autonomie qui, dans tous les domaines, fut une revendication essentielle de tous les acteurs sociaux dans les annĂ©es soixante et soixante-dix. Ruscha exprime trĂšs bien, quoique dans un langage peu politique, quelle libertĂ© est la sienne quand il fait des livres : « Quand je me mets Ă  l’un de ces livres, j’arrive Ă  ĂȘtre l’impresario de la chose, j’arrive Ă  en ĂȘtre le majordome, j’arrive Ă  ĂȘtre le crĂ©ateur et le propriĂ©taire exclusif de l’ensemble des travaux, et ça me plaĂźt. »
De cĂŽtĂ©, Sol LeWitt affirme en 1977 que « les livres sont le meilleur mĂ©dium pour beaucoup d’artistes d’aujourd’hui ». Si le livre peut jouer un tel rĂŽle dans l’Ɠuvre des artistes, c’est en raison de la place dĂ©terminante prise dans la crĂ©ation par la reproduction. Elle s’explique d’abord par un facteur technique, l’essor de la photocopie, de l’offset et de la photographie. Il faut insister sur l’importance prise soudain par la photographie, plus exactement par la reproduction photographique, chez des artistes qui ne sont pas photographes. En tĂ©moigne notamment l’édition par Marian Goodman, en 1970 Ă  New York, de la boĂźte, maintenant historique, symptomatiquement intitulĂ©e Artists and Photographs, oĂč elle rĂ©unit des multiples de dix-neuf artistes dont cinq firent des livres : Dan Graham (Two Parallel Essays), Bruce Nauman (LA AIR), Dennis Oppenheim (Flower Arrangement for Bruce Nauman), Ruscha (Babycakes) et Bernard Venet (Exploited Subjects).
Plus dĂ©terminant cependant est le facteur esthĂ©tique, plus ou moins idĂ©ologiquement ou politiquement accentuĂ© selon l’importance donnĂ©e au motif de la dĂ©mocratisation de l’art : conscients que la relation Ă  l’art se fait de plus en plus par la reproduction, les artistes assimilent Ă  leur projet l’idĂ©e que l’art doit intĂ©grer la reproduction Ă  laquelle il est vouĂ© dans une sociĂ©tĂ© de l’image. Autrement dit, il n’entend pas ĂȘtre seulement multipliable mais d’emblĂ©e multiple. John Baldessari en fournit une confirmation exemplaire dans son excĂšs mĂȘme. En 1969, il conclut une sĂ©rie de propositions provocatrices qui sont sa contribution Ă  l’exposition Konzeption — Conception par cette recommandation : « Plus personne ne regarde l’art. Faites directement des Ɠuvres pour la reproduction dans les revues d’art. Puisque nous connaissons les Ɠuvres par des reproductions, nos Ɠuvres devraient ĂȘtre faites uniquement pour la reproduction. Plus d’art sans intermĂ©diaire. » L’annĂ©e suivante, il dĂ©truit la plus grande partie de ses tableaux qu’il brĂ»le et dont il place les cendres dans une urne en forme de livre.
À cet Ă©gard, la rĂ©flexion de Walter Benjamin sur la disparition de l’aura amenĂ©e par la reproduction ne permet plus de rendre compte d’une situation devenue plus complexe. La sociĂ©tĂ© contemporaine a instaurĂ© une approche collective des Ɠuvres elles-mĂȘmes, favorisĂ©e par une politique d’expositions Ă  succĂšs qui les transforment en Ă©vĂ©nements culturels ; or, cette « massification de l’aura » est tout le contraire d’une dĂ©mocratisation de l’art, car en elle se perd l’expĂ©rience esthĂ©tique au profit d’une vague culture artistique oĂč le musĂ©e sert Ă  vĂ©rifier l’image dĂ©jĂ  familiĂšre des chefs-d’Ɠuvre donnĂ©e par la reproduction. Selon une logique inverse le livre d’artiste mĂ©nage paradoxalement un accĂšs virtuellement public et pourtant intime, immĂ©diat, auratique Ă  la reproduction, dans la mesure oĂč le procĂšs de reproduction y est directement constitutif de la nature et du sens de l’Ɠuvre. Bien plus, le livre offre celle-ci sous la forme la plus authentique parce que la plus protĂ©gĂ©e de toute subordination Ă  des intĂ©rĂȘts mercantiles. John Baldessari, une fois encore, dĂ©crit ainsi l’intention dans laquelle ces livres, dont les siens, sont conçus : « L’art semble pur pour un moment et dĂ©tachĂ© de l’argent. Et puisque beaucoup de gens peuvent possĂ©der le livre, personne n’en est propriĂ©taire . » Ce qui, par la reproduction et la multiplication, aurait pu sembler Ă©loigner l’art de son essence, est au contraire ce qui l’en rapproche. Car il ne s’agit pas de diffuser des reproductions d’Ɠuvres mais les Ɠuvres elles-mĂȘmes que sont les livres. Or, dans le livre, il n’y pas de contradiction entre l’adresse Ă  tous les lecteurs possibles en mĂȘme temps qu’à chacun en particulier, s’il est vrai que la lecture est gĂ©nĂ©ralement une expĂ©rience solitaire.

Cet ouvrage rĂ©unit la plupart des Ă©crits d’Anne MƓglin-Delcroix sur le livre d’artiste dispersĂ©s dans des revues, catalogues d’exposition et ouvrages collectifs, en France ou Ă  l’étranger, ainsi que quelques textes inĂ©dits. Ils reprĂ©sentent vingt-cinq ans de rĂ©flexion sur ce domaine nouveau des arts visuels dont la genĂšse au cours des annĂ©es soixante et le dĂ©veloppement jusqu’à nos jours sont insĂ©parables des enjeux artistiques contemporains. L’accent est mis sur le rĂŽle dĂ©cisif des pionniers dans la dĂ©finition de l’esprit et des lois du genre, notamment Edward Ruscha, Lawrence Weiner, Sol LeWitt aux États-Unis, Dieter Roth, Marcel Broodthaers, Ian Hamilton Finlay, herman de vries, Robert Filliou et Christian Boltanski en Europe. Ceux-ci inaugurent une tradition que les artistes plus jeunes, de Claude Closky Ă  Jonathan Monk, poursuivent et interrogent, chacun Ă  sa maniĂšre.
Cette anthologie comporte trois parties : un ensemble d’analyses thĂ©matiques, suivant l’ordre chronologique de leur Ă©criture qui est aussi celui de l’élaboration d’une pensĂ©e, historique et esthĂ©tique, sur un objet presque vierge Ă  l’époque ; des Ă©tudes monographiques reflĂ©tant la diversitĂ© des approches du livre par les artistes contemporains ; des textes brefs, interventions et mises au point sur la nature et la signification du livre d’artiste, exprimant l’engagement de l’auteur au sein de la communautĂ© scientifique internationale et parmi les artistes eux-mĂȘmes.

Revue de presse

- Sur le livre d’artiste Nouvelles de l’Estampe DĂ©cembre 2006/Janvier 2007
- Sur le livre d’artiste Eric Mangion Art press

- Sur le livre d’artiste

Cet ouvrage rĂ©unit la plupart des Ă©crits d’Anne Moeglin-Delcroix sur le livre d’artiste dispersĂ©s dans des revues, catalogues d’expositions et ouvrages collectifs, en France ou Ă  l’étranger, ainsi que quelques textes inĂ©dits. Ils reprĂ©sentent vingt-cinq ans de rĂ©flexion sur ce domaine nouveau des arts visuels dont la genĂšse au cours des annĂ©es soixante et le dĂ©veloppement jusqu’à nos jours sont insĂ©parables des enjeux artistiques contemporains. L’accent est mis sur le rĂŽle dĂ©cisif des pionniers dans la dĂ©finition de l’esprit et des lois du genre, notamment Edward Ruscha, Lawrence Weiner, Sol LeWitt aux États-Unis, Herman de Vries, Robert Filliou et Christian Boltanski en Europe. Ceux-ci inaugurent une tradition que les artistes plus jeunes, de Claude Closky Ă  Jonathan Monk, poursuivent et interrogent, chacun Ă  sa maniĂšre.
Cette anthologie comporte trois parties : un ensemble d’analyses thĂ©matiques, suivant l’ordre chronologique de leur Ă©criture qui est aussi celui de l’élaboration d’une pensĂ©e, historique et esthĂ©tique, sur un objet pres-que vierge Ă  l’époque ; des Ă©tudes monographiques reflĂ©tant la diversitĂ© des approches du livre par les artis-tes contemporains ; des textes brefs, interventions et mises au point sur la nature et la signification du livre d’artiste, exprimant l’engagement de l’auteur au sein de la communautĂ© scientifique internationale et parmi les artistes eux-mĂȘmes.

Nouvelles de l’Estampe DĂ©cembre 2006/Janvier 2007

- Sur le livre d’artiste

[
] L’essentiel du travail de l’auteur consiste a repĂ©rer ce qu’est un livre d’artiste – ce dernier devant Ă  ses yeux obĂ©ir Ă  des rĂšgles strictes. La premiĂšre est sa simple reproductibilitĂ©. Elle cite pour cela le fameux Twenty-six Gasoline Stations d’Ed Ruscha, d’abord Ă©ditĂ© Ă  400 exemplaires en 1963, puis 500 en 1967 et enfin 3 000 en 1969. La deuxiĂšme est le «rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, voire exclusif jouĂ© par l’artiste Ă  toutes les Ă©tapes de rĂ©alisation du livre». La derniĂšre concerne la notion d’auto-Ă©dition si chĂšre aux acteurs d’une Ă©poque qui prĂ©conisait l’indĂ©pendance Ă©conomique comme indĂ©pendance Ă©thique et politique.
On comprend pourquoi ni le livre illus-trĂ©, ni le livre objet ne trouvent grĂące Ă  ses yeux l’un et l’autre ne garan-tissant en aucun cas l’autonomie de l’artiste et encore moins une diffusion dĂ©mocratique de l’ouvrage. Un livre illustrĂ© n’étant pour Anne MƓglin-Delcroix qu’un simple gardien de «la tradition bibliophile»; un livre-objet Ă©tant «plus objet que livre».

[
] Si l’entreprise d’Anne MƓglin—Delcroix peut nous apparaĂźtre restrictive par certains aspects, elle ouvre un champ d’étude toujours en friche, notamment en France, sur la dĂ©finition du livre d’artiste, qui pose la question du statut de l’artiste contemporain, mais aussi celle de la documentation comme art.

Eric Mangion
Art press