L'Affaire du requin qui valait 12 millions
l'étrange économie de l'art contemporain
Pourquoi quelquâun envisagerait-il de payer une telle somme dâargent pour un requin ? Une partie de la rĂ©ponse tient Ă ce que, dans le monde de lâart contemporain, le fait dâimposer sa marque ou son image peut se substituer au jugement critique, et que de nombreuses « marques » Ă©taient impliquĂ©es dans ce cas prĂ©cis.
traduit de lâanglais (Etats-Unis) par Fleur Ramette
Cet ouvrage, Ă©crit par un Ă©conomiste, sâouvre sur une anecdote se rapportant Ă lâune des Ćuvres de Damien Hirst, un des grands noms de lâart contemporain qui domine la scĂšne artistique britannique depuis les annĂ©es 1990. Plusieurs de ses crĂ©ations (dont LâimpossibilitĂ© physique de la mort dans un esprit vivant, Ă savoir un requin tigre conservĂ© dans du formol et prĂ©sentĂ© dans un aquarium) ont atteint des sommes record sur le marchĂ© de lâart. Ă partir de cet Ă©lĂ©ment, Don Thompson dĂ©roule une Ă©tude dĂ©taillĂ©e, prĂ©cise et largement accessible du marchĂ© de lâart, de ses lois Ă©conomiques et psychologiques, de ses acteurs (artistes, galeristes, collectionneurs, musĂ©es, grandes maisons de vente aux enchĂšres).
Ce livre sâadresse Ă toute personne qui sâintĂ©resse Ă lâart contemporain.
Revue de presse
- L'Affaire du requin qui valait 12 millions Pascal Bonafoux Art Absolument Mai 2013
- L'Affaire du requin qui valait 12 millions Cédric BRU Les Obsédés Textuels
En novembre dernier, je rĂ©digeais une chronique sur un excellent ouvrage, Peinture et sociĂ©tĂ© Ă Naples du XVI-XVIIIĂšme siĂšcle : Commandes-Collections-MarchĂ©. Jây indiquai que lâouvrage Ă©tait non seulement un remarquable exposĂ© sur lâart tel quâil Ă©tait pratiquĂ© Ă Naples, mais aussi une description du marchĂ© mondial de lâart qui me paraissait Ă©tonnamment contemporaine.
La chronique que je propose ici porte sur un ouvrage contemporain qui traite du marchĂ© de lâart contemporain. Il part de lâĂ©tonnement provoquĂ© par la vente pour 12 millions de dollars du fameux requin de Damien Hirst (un vrai requin, taille naturelle, conservĂ© dans du formol) par lâun des plus cĂ©lĂšbres collectionneurs du monde : Charles Saatchi.
Lâauteur passe en revue lâensemble des Ă©lĂ©ments constitutifs du marchĂ© de lâart qui retentit de nos jours de dizaines voire de centaines de millions dâeuros ou de dollars pour des Ćuvres qui laissent souvent pantois et estomaquĂ©s mĂȘme les observateurs les plus aguerris.
Le marchĂ© de lâart ce sont dâun cĂŽtĂ© des producteurs, les artistes ; des produits, les Ćuvres dâart ; des opĂ©rateurs, les acheteurs privĂ©s ou publics, les vendeurs marchands ou collectionneurs ; des places de marchĂ©s, les grandes maisons dâenchĂšresâŠce sont des prix qui sont maintenant Ă des niveaux tels, selon lâauteur, quâun marchand ne pourrait se lancer dans la commercialisation haut de gamme aux Ătats-Unis, sans disposer dâun stock dâĆuvres de Frank Stella, Jasper Johns et Roy Lichtenstein, soit une mise de fonds initiale dĂ©passant largement les 150 millions de dollars !
Est-ce pour autant un marchĂ© considĂ©rable ? Les sommes traitĂ©es unitairement pour des Ćuvres de Damien Hirst, Andy Warhol, Jeff Koons etc, conduisent-elles Ă des flux impressionnants de milliards de dollars ? Pas autant quâon pourrait le penser ! En tout cas pas plus que le chiffre dâaffaires mondial dâApple : une vingtaine de milliards de dollars !
Don Thompson dĂ©crit les chausse-trappes comme les techniques de formation des prix sur le marchĂ© de lâart contemporain. Il les met en rapport avec la pratique des « grands artistes », ceux qui font les « unes » des journaux. Il en dĂ©crit les acteurs institutionnels, musĂ©es et fonds dâinvestissement. Et prĂ©sente ces deux intervenants mythiques que sont les Grandes Galeries et les Grands Collectionneurs.
Vous intĂ©ressez-vous Ă ce marchĂ© comme un support dâinvestissement ? Soyez prudent, lâauteur nous rappelle quâ « on estime que pour un Pollock passĂ© par lâatelier de lâartiste, dix faux Pollock sont accrochĂ©s aux murs ». Le marchĂ© de lâart contemporain est encombrĂ© de faux Hirst, Koons, Warhol ! Est-ce si Ă©tonnant ? Ces trois artistes ont mis en place des factories et, parfois, ne font que signer les Ćuvres Ă©laborĂ©es par leurs assistants. On avait dĂ©crit aussi cette situation au XVIĂšme siĂšcle et au XVIIĂšme quand fonctionnaient Ă plein rĂ©gime les grandes fabriques napolitaines et vĂ©nitiennes produisant des centaines de tableaux sous lâĂ©gide dâun grand maĂźtre.
Vous ĂȘtes sĂ»r de votre choix ? Prenez garde que le prix de lâart contemporain est sujet Ă variation tout comme une vulgaire action : « dâun indice 100 en juillet 1990, le marchĂ© est tombĂ© Ă 45 en 1993 et il est restĂ© Ă ce niveau jusquâen juillet 2001 ». Et lâauteur de nous rappeler quâil en est des peintres comme des entreprises, le succĂšs peut ĂȘtre suivi dâĂ©checs et de dĂ©confitures. Les artistes « oubliĂ©s » ne voient mĂȘme plus leurs Ćuvres sur un marchĂ© dâenchĂšres ni a fortiori dans les galeries. Ils sont « brĂ»lĂ©s ». Ils sont passĂ©s de mode.
Vous persistez, et vous voulez vous dĂ©cider pour une acquisition ? Quoi acheter, auprĂšs de qui ? Dans quelle gamme ? Commencer par une Ćuvre bon marchĂ© ? RĂ©ponse immĂ©diate « dĂ©finitivement non : lâinvestissement nâest pas bon. Achetez une Ćuvre peu cher si vous lâaimez et si vous voulez vivre avec, mais nâespĂ©rez pas quâelle prenne de la valeur. »
Une Ćuvre coĂ»teuse ? Mais « le clown au singe de Picasso, vendu en 1989 2,4 millions de dollars chez Sothebyâs, se revendit 827 000 dollars en 1995 » ! Pour bien faire, il convient, comme dans le capital investissement, comme Charles Saatchi, de constituer un portefeuilleâŠau bout de dix ans, avec un peu de jugement dans le choix des Ćuvres, les pertes (les croĂ»tes !) seront compensĂ©es par quelques bonnes ventes. Une ou deux ventes exceptionnelles donneront le bĂ©nĂ©ficeâŠ
Donc, il ne faut pas se tromper. Don Thompson insiste sur la nĂ©cessitĂ© de se former et de sâinformer et de choisir en fonction de compĂ©tences quâon a acquises et des moyens dont on dispose. Cela ne vous rappelle rien ?
Enfin, auprĂšs de qui acheter ? Les galeristes font les rĂ©putations comme aussi bien les grands collectionneurs. Les produits ne sont pas si nombreux, les acheteurs institutionnels se multiplient avec la crĂ©ation intensive de musĂ©es partout le monde, aussi les galeristes rĂ©putĂ©s Ă©tablissent-ils des listes dâattente. Vous pouvez aussi reporter vos achats sur les salles de vente⊠Don Thompson y consacre dâailleurs des pages en remarques et en conseils.
En Résumé : passionnant, vivant, parfois drÎle, souvent inquiétant, un livre riches et fournis en informations tant qualitatives que quantitatives.
Vous venez de refermer le livre (si nĂ©cessaire quâil devrait ĂȘtre reconnu dâutilitĂ© publique) quâest LâAffaire du requin qui valait douze millions, lâĂ©trange Ă©conomie de lâart contemporain. Amateur â quitte Ă passer pour irrĂ©vocablement ringard, vous tenez Ă cette appellation -, vous prenez alors conscience quâil vous reste trois solutions. Le suicide, dĂ©clencher une rĂ©volution ou Ă©clater de rire. Renoncez au suicide que vous dictent la colĂšre et le dĂ©pit ; il serait inutile. Lâappel du genre « Amateurs de tous les pays, unissez-vous ! » risque de ne pas ĂȘtre dâune efficacitĂ© immĂ©diate. Reste Ă rire (lequel rire ne peut ĂȘtre que jaune). Les pages de ce livre rapportent ce quâa Ă©tĂ© la scrupuleuse enquĂȘte menĂ©e par un Ă©conomiste, Don Thompson, qui a notamment enseignĂ© Ă Harvard ce qui suffit Ă laisser entendre que lâincompĂ©tence nâest pas son fort. Elles ne sont donc les propos ni dâun amateur dĂ©concertĂ© et Ă©cĆurĂ© ni ceux dâun historien de lâart ou dâun critique aigri et atrabilaire. Il se trouve que cette enquĂȘte est parfaitement comparable Ă celle dâun polar. La victime ? Lâart. Quâil est, aprĂšs cette lecture, hors de question de confondre avec lâart contemporain. Singulier pouvoir dâun adjectif⊠Pour Ă©viter tout malentendu, Don Thompson prĂ©cise : « La dĂ©finition que jâutilise dans cet ouvrage est quâune Ćuvre dâart contemporain est non traditionnelle et a Ă©tĂ© créée aprĂšs 1970, ou bien quâune maison de ventes importante lâa prĂ©sentĂ©e ou a prĂ©sentĂ© une Ćuvre comparable rĂ©alisĂ©e par le mĂȘme artiste comme âcontemporaineâ. » Lâamateur qui nâa pu sâempĂȘcher de remarquer, mais comment faire autrement ? que Don Thompson a accompagnĂ© lâadjectif contemporain de guillemets, sait dâemblĂ©e quâil pourra au fil des pages avoir affaire Ă des Ćuvres rĂ©alisĂ©es avec de la poussiĂšre, de lâurine, des excrĂ©ments dâĂ©lĂ©phant ou des bonbons de rĂ©glisse. Ce qui ne le surprend pas ; il sait depuis longtemps Ă quoi sâen tenir. Il en a vu dâautres⊠Si lâart est la victime, ces matĂ©riaux nâauront Ă©tĂ© (peut-ĂȘtre) que lâarme du crime. Pas le mobile. Câest celui-ci que le livre, avec rigueur et humour, met en Ă©vidence page aprĂšs page. Il sâagit de faire de lâargent, beaucoup dâargent. Ă condition, faut-il seulement le prĂ©ciser ? dâen avoir dĂ©jĂ beaucoup.
DĂ©jĂ , Ă la fin du XIXĂšme siĂšcle, Renoir grognait : « Maintenant ce nâest plus un tableau quâon accroche Ă son mur, câest une valeur. Pourquoi ne pas exposer une action de Suez ? » Et, quelques annĂ©es plus tard, en 1912, Guillaume Apollinaire bougonnait : « Vous ne connaissez pas votre bonheur, les peintres en gĂ©nĂ©ral, de faire des tableaux dont la valeur en somme et en principe va en augmentant. » Aucun doute Ă avoir, lâagacement de Renoir et la jalousie dâApollinaire, un peu plus dâun siĂšcle plus tard, ne sauraient provoquer chez les acteurs du marchĂ© de lâart contemporain quâun sourire de condescendance apitoyĂ©e. La raison en est simple. Celui qui avait fait lâacquisition dâune toile de Renoir dans les annĂ©es soixante-dix (1870) avait dĂ» attendre une trentaine dâannĂ©es avant quâelle devienne une « valeur » et celui qui suivrait les conseils du critique dâart que fut Apollinaire devrait attendre quelques annĂ©es avant que ce dont il avait vantĂ© lâinvention soit enfin une mĂȘme « valeur ». InadmissibleâŠ
Le marchĂ© de lâart contemporain est, en ce dĂ©but du XXIĂšme siĂšcle, impatient. Et tous les moyens sont bons â vous avez bien lu tous â pour gagner vite beaucoup, beaucoup dâargent. Un exemple parmi tant dâautres : vous avez achetĂ© 200 livres lâun des innombrables portraits de Staline peint par un inconnu. Hors de question que Christieâs lâadmette dans lâune de ses ventes. Faites peindre un nez rouge Ă Staline par Damien Hirst et nâoubliez pas de lui demander de signer ce nez. Et Christieâs lâadjugera 140 000 livres. Si je ne cite que cette anecdote, câest parce quâelle est un symbole de ce quâest ce livre. Il dĂ©signe le nez rouge du marchĂ© de lâart contemporain, de ce quâil faut bien appeler sa Mafiart. Mais le rire que dĂ©clenche ce nez ne peut ĂȘtre que jaune.
âNe sous estimez jamais lâincertitude des acheteurs dans lâart contemporain et combien ils ont constamment besoin dâĂȘtre rassurĂ©sâ Cet avertissement Ă lâauteur dâun ancien de chez Sothebyâs Ă©claire ce remarquable document dâune lumiĂšre opaque qui reste la marque ambiguĂ« de ce secteur. Tous ceux qui sâintĂ©ressent de prĂ©s ou de loin Ă lâart contemporain auront Ă cĆur de lire cette passionnante et foisonnante enquĂȘte (Ă lâanglo-saxonneâŠ) oĂč rien nâest nĂ©gligĂ© et oĂč dĂ©filent collectionneurs, courtiers, artistes, agents, galeristes, consignateurs et marchands dans un théùtre dâombres digne des plus complexes scĂ©narios dâespionnage. On comprendra ainsi que lâart contemporain, au demeurant trĂšs souvent passionnant, peut-ĂȘtre quâune simple caution et un prĂ©texte Ă spĂ©culations et ambitions manĆuvriĂšres. TĂ©moin, ce pauvre requin (dĂ©jĂ deux fois reconstituĂ©âŠ) que Damien Hirst avec la complicitĂ© de Charles Saatchi, coupa en morceaux, isola les parties dans des produits mal adaptĂ©s, prĂ©senta de piĂštre maniĂšre et vendit douze millions de dollars pour le voir sensiblement ignorer depuis. Quâimporte, lâimprobable avait gagnĂ© la bataille du goĂ»t. Lâart contemporain est indiscutablement, Ă lâinstar de certaines industries de pointe, le rĂšgne de âlâinnovation radicaleâ. Indispensable et dĂ©finitif.