Esthétique du livre d'artiste
Une introduction à l'art contemporain. Ouvrage co-édité avec la BibliothÚque Nationale de France.
VĂ©ritable Ă©vĂ©nement Ă©ditorial, la nouvelle Ă©dition de lâEsthĂ©tique du livre dâartiste dâAnne Moeglin-Delcroix inventorie trois dĂ©cennies de mutation profonde dans les attitudes artistiques sous lâangle du livre dâartiste.
Damien Sausset â Le Quotidien de lâArt
En 1963 paraĂźt un Ă©tonnant petit livre dâimages photographiques intitulĂ© Twentysix Gazoline Stations. SignĂ© du peintre californien Edward Ruscha, il est exemplaire dâun genre nouveau : le livre dâartiste.
Anne Moeglin-Delcroix rend compte de la naissance et du dĂ©veloppement du livre dâartiste aux Ătats-Unis et en Europe en relation avec les avant-gardes des annĂ©es 1960 et 1970. Parce quâil est insĂ©parable de lâĂ©mergence de lâart dit â contemporain â, le livre dâartiste est une excellente introduction Ă la comprĂ©hension de ses principaux enjeux comme Ă la diversitĂ© de ses manifestations. Chaque chapitre aborde le livre dâartiste Ă la lumiĂšre dâun mouvement caractĂ©ristique de lâart contemporain quâil Ă©claire en retour. Ainsi cette EsthĂ©tique du livre dâartiste invite-t-elle Ă une rĂ©flexion sur le livre comme forme artistique autant que comme recherche dâune autre façon de faire de lâart.
Cet ouvrage constitue la synthĂšse la plus large Ă ce jour de la production internationale. Depuis sa premiĂšre Ă©dition en 1997, il sâest imposĂ© comme lâĂ©tude de rĂ©fĂ©rence sur le sujet. Pour cette nouvelle Ă©dition, le texte, revu et augmentĂ©, sâest enrichi de nombreuses reproductions. Quelques 700 livres y sont recensĂ©s (750 illustrations), productions de plus de 500 artistes, parmi lesquels Ruscha, Marcel Broodthaers, Christian Boltanski, Daniel SpoerriâŠ
EsthĂ©tique du livre dâartiste est un ouvrage trĂšs attendu.
Revue de presse
- Le livre d'artiste est une oeuvre d'art a part entiĂšre Damien Sausset Le Quotidien de l'Art 25 janvier 2012
Vingt-six stations-service prises en photographie, agencĂ©es dans un ouvrage, Ă raison dâun clichĂ© par page accompagnĂ© de sa lĂ©gende. Le livre porte en couverture uniquement son titre sur trois lignes, une typographie rouge sur papier blanc : Twentysix Gasoline Stations. La parution, dâune apparente simplicitĂ©, Ă lâimpression et Ă la ïŹ nition professionnelles ĂŽ combien communes, est pourtant exemplaire dâun genre nouveau. ĂditĂ© par Ed Ruscha en 1963, le fameux ouvrage porte une rĂ©ïŹ exion forte et pertinente sur son Ă©poque, et est considĂ©rĂ© comme lâun des premiers livres dâartiste dans leur acception moderne.
PĂ©riode de bouleversement dans laquelle lâart se reproduit massivement, Ă des fins notamment dĂ©mocratiques mais surtout mercantiles, les annĂ©es 1960 connurent un nouvel Ă©cho aux prĂ©occupations que Walter Benjamin soulevait une trentaine dâannĂ©es auparavant. LâinquiĂ©tude en effet quâune Ćuvre puisse ĂȘtre diffusĂ©e Ă grande Ă©chelle, par les moyens techniques quâĂ©taient la photographie et les nouveaux outils dâimpression dâalors, devenant un objet culturel de consommation au prix de la dĂ©gradation de son
essence. LâinquiĂ©tude aussi de la perte de son aura, pour reprendre le mot de Benjamin, de ce quâil peut rester de son apprĂ©ciation esthĂ©tique Ă travers cette approche collective dĂ©sormais Ă©tablie et afïŹ rmĂ©e par la sociĂ©tĂ© contemporaine.
Lâart nâĂ©tait plus assurĂ© de pouvoir contourner le systĂšme de vulgarisation dans lequel il a Ă©tĂ© entraĂźnĂ©. Et Ă dĂ©faut dâĂ©chapper Ă sa reproduction, il se devait de lâintĂ©grer. Câest par le livre que les nĂ©o-dadaĂŻstes europĂ©ens et les conceptuels amĂ©ricains trouvĂšrent une issue possible et une rĂ©ponse significative Ă cette situation
complexe.
Au livre médium de masse, les artistes empruntÚrent les moyens de production et de diffusion.
Ils en retinrent le faible coĂ»t, la modestie du format, lâimpression offset et la possibilitĂ© dâun tirage illimitĂ©. Et ils en dĂ©gagĂšrent nombre de bĂ©nĂ©ïŹces. La banalitĂ© du livre offrait un support quasiment vierge, ou renouvelĂ©, et une nouvelle forme de visibilitĂ© et de rĂ©ception de lâart.
Les artistes y prolongĂšrent leur Ćuvre et Ă certains Ă©gards y dĂ©placĂšrent lâexposition. Les plus mĂ©ïŹants Ă propos de lâemphase de lâobjet dâart reconnurent dans le livre sa discrĂ©tion et son accessibilitĂ©, aussi bien pour lâartiste que pour le lecteur. LâintĂ©rĂȘt pour le livre tient Ă©galement au fait quâil est consacrĂ© Ă la seule maĂźtrise de lâartiste, indĂ©pendamment du commerce, de la rentabilitĂ© et de toute intervention Ă©trangĂšre, contributeur ou Ă©diteur. Lâabandon, primordial selon John Baldessari, de tout ressort Ă©conomique redonne Ă lâart son authenticitĂ©. Enfin, le livre dâartiste participe positivement Ă la dĂ©mocratisation de lâart, jusque-lĂ inquiĂ©tante.
Il permet notamment dâatteindre un public qui Ă©tait Ă©tranger aux galeries. Mais surtout, il met en avant un paradoxe assumĂ© : Ă la fois lâĆuvre nâappartient Ă personne car elle est possĂ©dĂ©e par tous, et sa lecture devient personnelle et intime, plutĂŽt que collective.
La complexitĂ© de lâobjet-livre permet dâinscrire lâĆuvre sur plusieurs niveaux : le choix des matĂ©riaux, les possibilitĂ©s dâassemblage, et la dĂ©finition de diffĂ©rentes sĂ©quences de lecture. Un rĂŽle prĂ©dominant est dâabord donnĂ© Ă la reproduction photographique, et, en ce sens, Ă la question de la reproductibilitĂ©, Ă©lĂ©ment constitutif de la modernitĂ©.
Anne Moeglin-Delcroix sâest attelĂ©e Ă dĂ©finir rigoureusement cette pĂ©riode dans laquelle lâart est passĂ© de multipliĂ© Ă multiple, et dans laquelle la diffusion de reproductions dâĆuvres est devenue diffusion des Ćuvres elles-mĂȘmes. Lâauteur dĂ©crit les Ćuvres du genre et rend compte des questionnements autour du livre en tant que forme artistique, en rupture avec le passĂ© et en subversion du prĂ©sent, et de sa place majeure dans lâĂ©mergence de lâart contemporain des annĂ©es 1960 Ă la ïŹn des annĂ©es 1980. EsthĂ©tique du livre dâartiste est une réédition augmentĂ©e de lâouvrage de rĂ©fĂ©rence de 1997, coĂ©ditĂ© par la BibliothĂšque nationale de France et lâĂ©diteur Le Mot et le reste. Cette parution regroupe quelque sept cents livres et productions de plus de cinq cents artistes internationaux.
Ancienne Ă©lĂšve de lâĂcole normale supĂ©rieure, docteur dâĂtat Ăšs lettres, Anne MĆglin-Delcroix est professeur Ă©mĂ©rite de philosophie de lâart Ă lâuniversitĂ© de Paris I-Sorbonne, oĂč elle dirige le Centre de philosophie de lâart. SpĂ©cialiste de lâart contemporain, elle a Ă©tĂ© chargĂ©e pendant quinze ans de la collection des livres dâartistes de la BibliothĂšque nationale de France.
VĂ©ritable Ă©vĂ©nement Ă©ditorial, la nouvelle Ă©dition de lâEsthĂ©tique du livre dâartiste dâAnne Moeglin-Delcroix inventorie trois dĂ©cennies de mutation profonde dans les attitudes artistiques sous lâangle du livre dâartiste. CentrĂ© essentiellement sur les annĂ©es 1960-1980, lâouvrage recense prĂšs de 700 publications et 500 artistes. Mais au delĂ du livre de rĂ©fĂ©rence, cette publication vaut Ă©galement pour la rĂ©flexion savante menĂ©e par lâauteure sur un genre loin dâĂȘtre mineur.
Entretien avec Anne Moeglin-Delcroix.
D.S.: Quâest ce qui caractĂ©rise ce que lâon nomme «Livre dâartiste » dans les annĂ©es 1960, notamment par rapport Ă des ouvrages comme Jazz de Matisse?
A.M-D.: Avec Ed Ruscha et son Twentysix Gazoline Stations publiĂ© en 1963, nous entrons dans une opposition nette avec lâouvrage de bibliophilie imaginĂ© par les marchands de la fin du XIXe siĂšcle oĂč une gravure Ă©tait en vis Ă vis dâun texte de poĂšte. Le livre dâartiste tel quâil apparaĂźt soudainement en Europe et aux Ătats Unis est une Ćuvre Ă part entiĂšre. Lâartiste met en page, compose le texte, dĂ©cide du papier et rĂ©alise ou fait rĂ©aliser lâensemble selon ses moyens. Nous ne sommes plus dans le bel ouvrage, luxueux, parfaitement reliĂ©. Le livre dâartiste peut dĂ©sormais se rattacher au livre ordinaire dans son Ă©conomie. Il est tirĂ© Ă plusieurs centaines dâexemplaires et tend ainsi Ă sâinscrire dans le contexte politique du moment qui veut que lâart investisse les domaines de la vie. Son prix est souvent modique et il nâest pas signĂ©. Lâartiste cherche une large diffusion. Il affirme sa libertĂ© envers le marchĂ© traditionnel.
D.S.: Quelles sont les figures essentielles qui ont conduit Ă lâinvention du livre dâartiste?
A.M-D.: On oublie trop facilement quâYves Klein a fait ses premiers livres dâartistes en 1954. Dans les annĂ©es 1960, citons Ben ou Dieter Roth qui rĂ©alise des dizaines dâouvrages faits Ă la main. Il convient aussi de saluer une figure essentielle : Marcel Broodthaers qui va explicitement travailler sur lâespace artistique quâest le livre, exemplairement illustrĂ© par son interprĂ©tation dâUn coup de dĂ©s jamais nâabolira le hasard. Mais de tous, celui qui a la plus profonde influence sur les gĂ©nĂ©rations suivantes reste Ed Ruscha.
D.S.: Est il possible de ranger les livres dâartistes dans de grandes catĂ©gories?
A.M-D.: Le livre remplit des fonctions trĂšs diverses : il va servir Ă archiver, Ă devenir une sĂ©rie, ĂȘtre le support dâune histoire, dâune utopie, dâune performance. Tout devient possible dans les annĂ©es 1970, depuis des ouvrages assez complexes jusquâaux publications faites Ă partir de photocopies.
D.S.: Vous semblez convaincue que le livre dâartiste est moribondâŠ
A.M-D.: Oui, nous assistons Ă une nouvelle mode : des livres de luxe imaginĂ©s par quelques stars du marchĂ© avec lâaide de certains Ă©diteurs. Ce sont des choses trĂšs chĂšres mais sans intĂ©rĂȘt artistique. Heureusement, je constate que certains jeunes artistes rĂ©sistent Ă cette marchandisation.
D.S.: Quelle est aujourdâhui lâĂ©conomie de ces livres dâartiste ?
A.M-D.: La folle spĂ©culation sur ces livres dâartistes participe dâun double processus. Le premier, naturel, vient de la rarĂ©faction de ces objets. Dâautre part, de façon plus inquiĂ©tante, nous assistons Ă un phĂ©nomĂšne spĂ©culatif de la part des collectionneurs. Le livre dâartiste des annĂ©es 1960-1970, longtemps dĂ©laissĂ© par les institutions, est un des enjeux du marchĂ© de lâart contemporain. Ăvidemment, un fascicule achetĂ© quelques dollars il y a vingt ans et qui se nĂ©gocie aujourdâhui entre 6 000 et 10 000 dollars excite la fiĂšvre du collectionneur.