Parution : 16/02/2017
ISBN : 9782360542420
384 pages (14,8 x 21 cm)

Joni Mitchell

Songs Are Like Tattoos

Le premier ouvrage français retrançant la vie et le parcours musical de Joni Mitchell.
Fille des Grandes Plaines de l’Ouest canadien, auteure-compositrice-interprète, Joni Mitchell n’a cessé, en quarante ans d’un parcours de pionnière, d’être là où on ne l’attend pas. Née en 1943 dans l’Alberta, elle conquiert à vingt-cinq ans la Californie du Flower Power avec des chansons qui transcendent le folk. L’amplitude de sa voix cristalline, son lyrisme, les accordages spéciaux qu’elle forge à la guitare et l’originalité de ses compositions fascinent un Eric Clapton ou un Jimi Hendrix. Mais si Mitchell a écrit « Woodstock », elle défriche bientôt d’autres terres – rock, jazz, fusion et même world music –, brouillant les pistes balisées de l’industrie musicale à laquelle elle impose sa personnalité. Dès les années quatre-vingt, elle développera une critique virulente de la cupidité et du consumérisme, plus que jamais d’actualité. En dix-neuf albums studio, celle qui a joué avec Herbie Hancock et Peter Gabriel, inspiré Prince, Björk et Janet Jackson, a modifié le cours de l’histoire de la musique.

Lire un extrait

Revue de presse

- Leonard Cohen et Joni Mitchell, les amants parallèles Fabrice Gottraux La Tribune de Genève 22 avril 2017
- Le chant mélancolique de Joni Mitchell Sylvain Siclier Le Monde 24 mars 2017
- Joni Mitchell. Songs Are Like Tattoos Frédéric Goaty Europe 1 Music Club 19 mars 2017
- Héroïnes inouïes Roderic Mounir Le Courrier 3 mars 2017
- D'où viens-tu Joni ? Bernard Loupias Grazia Février 2017
- Kate Bush et Joni Mitchell, l’amour partagé Frédéric Goaty Muziq 26 février 2017
- Un livre sur Joni Mitchell… Laurent Sapir TSF Jazz 13 février 2016
- Rembobinages pop moderne Matthieu Grunfeld Magic janvier-février 2017

- Leonard Cohen et Joni Mitchell, les amants parallèles

La «superhippie sophistiquée» et le poète «triste et sexy» valaient bien une nouvelle biographie. Chacun la sienne, pour dire aussi l’effervescence des années 60.

Ce printemps, deux livres d’une tenue proprement édifiante amarrent leurs couvertures élégantes sous la lampe du lecteur curieux des vies d’autrui. Traduit en français trois ans après sa parution originale aux Etats-Unis, A Broken Allelujah, Rock and roll, rédemption et vie de Leonard Cohen de Liel Leibovitz, chez Allia, compose un panorama saisissant de l’existence autant que de l’œuvre du fabuleux poète canadien disparu en 2016. Tandis que Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos d’Edouard Graham – encore une livraison de l’excellente maison d’édition Le mot et le reste! – constitue la première incursion d’un auteur francophone parmi les sortilèges de la grande dame blonde. Elle fêtera ses 74 ans cette année. Elle aussi est Canadienne, comme Cohen. Elle vient de l’ouest, du Saskatchewan; il est né à l’est, à Montréal. Est-ce un bon prétexte pour les présenter ensemble? Pour cela et tout le reste.

Joni Mitchell, Leonard Cohen, tous deux ont débuté dans les années 60, tous deux font figure d’électrons libres, à rebours de leur époque. Raison, sans doute, pour laquelle l’un et l’autre ont marqué comme personne les cinquante années suivantes. Voici leurs biographies détaillées. Des récits essentiellement littéraires, pour saisir ces œuvres résolument différentes quoique faciles à rapprocher.

1967, l’année où tout bascule

Joni Mitchell et Leonard Cohen sont non seulement des compositeurs exceptionnels, mais aussi, et surtout, des poètes scrutateurs de la machinerie des sentiments. Laquelle ne peut se départir de la sexualité, parfaitement assumée chez l’un comme chez l’autre. Et c’est ce qui rend les textes de leurs chansons essentiels. Cohen et Mitchell sont des auteurs adultes et vaccinés, comme leur contemporain Dylan: «Comment être poète dans un monde qui attend de plus en plus d’eux de bien se tenir sur les plateaux télé?» demande Leibovitz. Qui répond ainsi: Cohen choisit de «divertir, mais en assénant des formules coup-de-poing, de celles qui sont dotées d’une authentique vigueur existentielle». «L’amour n’est pas exempt de détestation (…), ni de jalousie, ni de souffrance infligée réciproquement», écrit pour sa part Graham, évoquant le titre All I Want ouvrant l’album Blue, chef-d’œuvre de Joni Mitchell. La phrase conviendrait également à l’univers de Cohen. Tout cela pour dire la complexité des relations amoureuses, en attendant d’autres thèmes, qui viendront plus tard: la guerre, les libertés, les minorités et, in fine, le sens de notre existence ici-bas.

Ajoutez à cela que tous deux ont sorti leur premier album à quelques mois d’écart, lui en 1967, elle en 1968: voilà de quoi fourbir un beau programme de lecture, un demi-siècle de chronique, d’interviews, de confessions et d’exégèse donnant une chair incomparable à qui s’attelle aujourd’hui à faire le bilan de pareilles carrières. D’autant que les biographies que voici sont excellentes, savamment documentées, exhaustives et superbement écrites.

Leibovitz, journaliste de métier, inscrit son récit dans la tradition des biographies américaines: il faudra remonter loin dans la généalogie familiale des Cohen pour comprendre la société bourgeoise de Montréal, la communauté juive «intégrée» dans laquelle naît Leonard. Ecouter ce grand-père rabbin qui lui fait découvrir des Ecritures parsemées d’érotisme, pour comprendre comment Cohen s’est intéressé aux interrogations existentielles tout en développant son goût et son regard sur la sexualité. «Triste et sexy», le ton de Cohen prend racine ici, selon Leibovitz, qui en connaît une tranche sur le judaïsme. Quant à Graham, écrivain de son état, auteur d’un ouvrage sur Apollinaire, il ouvre grandes ses portes à l’analyse esthétique. Joni Mitchell, la «superhippie sophistiquée», la femme dont les géants du renouveau folk, Graham Nash, David Crosby, étaient amoureux, était elle-même la géante de cet univers folk. «Déesse folk», oui. Et pourtant, c’est dans le jazz que Mitchell coulera cet autre disque magistral, Hejira.

Des prophètes? Nullement…

Mitchell et Cohen se sont rencontrés à maintes reprises. Ont-ils été amants? Plus pertinent, on fera le parallèle entre deux trajectoires loin d’être exclusivement musicales: Cohen, c’est ce type qui cartonnait dans sa vie d’auteur et décida, à plus de 30 ans, de devenir chanteur. N’est-ce pas incongru? Mitchell, quant à elle, se destinait à la peinture et chantait, dit-elle, pour payer ses cigarettes. Désormais en quasi-retraite, victime d’une rupture d’anévrisme en 2015, elle consacre la plupart de son temps à la peinture.

Ils ont tous deux visité l’Europe, trouvant en Grèce, elle en Crète, lui sur l’île d’Hydra, un repos non dénué de romantisme. Mais c’est sur cette autre île, Wight, dans le chaos du fameux festival organisé en 1970, que l’un et l’autre se retrouvent. Mitchell, désemparée face à un public huant ces «rockers» que l’ère du temps voulait prophètes, ce qu’ils ne sont nullement. Cohen, nettement plus allumé, suggérant à la foule irascible de se «régénérer». Rendue dans deux ouvrages différents, qui paraissent un demi-siècle plus tard, l’anecdote est saisissante. Elle permet d’évacuer la part de mythe pour s’en tenir à la microhistoire.

On pénètre ici dans l’intime de deux artistes devenus certes iconiques. Et pourtant, lorsque l’un et l’autre sont rendus vivants dans le contexte, dans le quotidien qui a suscité l’acte créatif, ce sont bien deux individus parfaitement humains, de chair et d’os, deux individus sensuels, que l’on apprécie ainsi. Il est vrai que Joni Mitchell et Leonard Cohen, peu enclins à jouer les rock stars conventionnelles, se prêtent particulièrement bien à ce genre de portrait intimiste.

Fabrice Gottraux
La Tribune de Genève 22 avril 2017

- Le chant mélancolique de Joni Mitchell

Il s’agit du premier ouvrage en français consacré à la chanteuse canadienne.

Après Kate Bush, le temps du rêve, de Frédéric Delâge, l’éditeur Le mot et le reste propose un autre livre consacré à une chanteuse attachée à son indépendance et ses choix artistiques, exploratrice de mondes musicaux variés, Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos, d’Édouard Graham. Après la Britannique, la Canadienne. Joni Mitchell, « voix de soprano cristalline », créatrice d’« une cartographie des sentiments » ou « l’intime est frôlé par alchimie allusive », écrit Édouard Graham au début de son ouvrage, le premier en français sur Joni Mitchell – comme l’est celui sur Kate Bush.
Le chant teinté de douceur et de mélancolie de Joni Mitchell, aujourd’hui âgée de 73 ans, est passé par le folk acoustique à ses débuts phonographiques (Song to a Seagull, en 1968, Clouds _en 1969), avant de prendre des accents légèrement rock. L’artiste s’est laissée tenter par le jazz (_For the Roses) durant des années 1970 particulièrement fécondes, a inscrit dans ses compositions les apports de musiques du monde, et a pris un virage pop avec des machines dans les années 1980 (Dog Eat Dog, 1985, Chalk Mark in a Rain Storm, 1988). Plus tard, ce sera l’ajout d’orchestrations symphoniques.
Écrivain et universitaire, Édouard Graham combine, par une écriture précise, l’analyse et le factuel. Dans un suivi chronologique, il dissèque – citant des textes (traduits) de chansons, des éléments musicologiques accessibles et des détails biographiques pertinents – les dix-neuf albums de la chanteuse (Shine, dernier en date, remonte à 2007). En fil rouge, Graham souligne aussi la part graphique de l’artiste, dessinatrice et peintre de nombre de ses pochettes de disques. Un complément visuel au pouvoir évocateur des mots et mélodies d’une chanteuse « des ombres et lumières », pour reprendre l’énoncé de l’un des chapitres.

Lire l’article sur le site du Monde

Sylvain Siclier
Le Monde 24 mars 2017

- Joni Mitchell. Songs Are Like Tattoos

Frédéric Goaty consacre une chronique au livre d’Édouard Graham dans le Europe 1 Music Club.
À écouter ici à partir de 58 minutes

Frédéric Goaty
Europe 1 Music Club 19 mars 2017

- Héroïnes inouïes

Joni Mitchell et Kate Bush ont enfin droit à leur biographie en français. Auteures, compositrices et interprètes à la fois avant-gardistes et populaires, elles ont ouvert la voie à beaucoup d’autres.

Dimanche dernier, lors de la cérémonie des Oscars à Hollywood, Sara Bareilles chante avec emphase «Both Sides Now» tandis que défilent les portraits de Gene Wilder, Michael Cimino, Andrzej Wajda, Carrie Fisher, Prince, John Hurt et autres illustres disparus de ces derniers mois. Que cette chanson écrite il y a un demi-siècle par Joni Mitchell, maintes fois reprises, ait été choisie pour l’occasion témoigne de son caractère indémodable et d’une puissance d’évocation intacte.

Édouard Graham, chercheur en littérature et auteur de plusieurs ouvrages dont un consacré à Apollinaire, s’est passionné pour la trajectoire de Joni Mitchell. Il lui a consacré la ­première biographie en langue française jamais publiée, alors que plusieurs titres anglophones existent. Poétesse, compositrice, guitariste, pianiste, chanteuse, productrice et peintre – notamment de certaines de ses pochettes – au talent doublé d’une indéfectible indépendance d’esprit, Joni Mitchell ­méritait bien ce récit de près de 400 pages, faisant la part belle à l’interprétation des textes.

Experte de la rupture

N’ayant plus enregistré depuis 2007 et Shine, son dix-­neuvième album studio, Joni Mitchell, victime d’une rupture d’anévrisme en 2015, plane sur le monde de la musique en grande absente, son aura intacte comme en témoignent les hommages publics et discographiques qui lui sont régulièrement rendus. Au milieu des années 1970, un virage jazz entrepris avec The Hissing of Summer Lawns lui avait aliéné la cohorte des premiers admirateurs de ses folksongs immaculées. «Le tournant s’amorce quand elle change de registre et publie des albums parfois un peu surproduits, moins accessibles, explique Édouard Graham. Mais elle avait déjà dérouté ses fans à plusieurs reprises, en experte de la rupture, jamais où on l’attend, refusant de se laisser enfermer dans des cases. Son karma, dit-elle, est d’être à contre-courant.»

À l’en croire, ses succès seraient presque involontaires. En 1972, pressée d’écrire un tube par sa maison de disques, Joni Mitchell répond par une pirouette: «You Turn Me On, I’m A Radio» s’amuse à faire parler la radio à la première personne, jouant sur le double sens de turn on (allumer). Ironie suprême, le morceau est un immense succès et un tube radiophonique.

Une demi-douzaine de chefs-d’œuvre

La relative confidentialité de Joni Mitchell en France est, selon Édouard Graham, en partie due à ses textes tout en subtilités, difficiles à saisir pour les non anglophones. Riches en métaphores, ils mêlent la dimension intime à l’observation sociologique et politique (critique du consumérisme, de l’industrie du spectacle, des faux-semblants).

Reste que l’artiste peut s’enorgueillir d’une séquence quasi-parfaite allant de son premier album Song to a Seagull (1968) à Court and Spark (1974). Soit une demi-douzaine de chefs-d’œuvre que surplombent Clouds (1969) et Blue (1971), classiques absolus du folk de l’ère Woodstock. «Une force ­extraordinaire traverse ces albums, sans aucune déperdition ni faiblesse», résume son biographe. Le terme «folk» ne rend d’ailleurs pas justice à la densité de ces compositions, labyrinthes savamment conçus à base d’accordages de guitare inusuels, de textes métaphoriques et d’une interprétation vocale saisissante sur trois octaves, du soprano le plus cristallin à un alto chaleureux. Très vite, cette tessiture haut perchée et souple a fait sa gloire. Elle rapproche Joni Mitchell de Judy Collins et Joan Baez qu’elle a d’abord imitées, jeune étudiante des Beaux-Arts de Calgary. Elle s’en départira peu à peu, l’âge et la cigarette aidant.

Une barde celtique

Roberta Joan Anderson voit le jour le 7 novembre 1943 à Fort McLeod dans l’Alberta (Canada). Sa ­famille déménage rapidement dans l’Etat voisin du Saskatchewan. Son père, gérant d’épiceries, est amateur de jazz, sa mère cite Shakespeare et creuse le sillon classique. A 9 ans, victime de l’épidémie de polio qui frappe le Canada, «Joni» frôle la mort – comme son compatriote Neil Young. Elle vit sa guérison comme un appel «mystique» à trouver sa voie. «Elle y a puisé un rebond, un appétit, un désir de réussite hors du commun», relate Edouard Graham. L’adolescente se lance d’abord à l’ukulele, s’initiant ensuite à la guitare et au piano tout en étudiant la peinture, développant sa culture musicale et sa technique. Elle se produit dans les cafés-concerts, et bientôt à la télévision canadienne.

Arpèges complexes, mélodies sophistiquées que d’aucuns comparent à des Lieder de Schubert: l’art de Joni Mitchell défie les catégorisations. «Elle a quelque chose d’un barde celtique. Elle raconte des histoires et embarque l’auditeur dans son univers. Dès le début, sa maîtrise est totale.» Des images de 1965 visibles sur youtube montrent le présentateur d’une émission télévisée présentant «Joni Anderson de Saskatoon, une charmante jeune femme qui écrit ses propres chansons». Elle a 21 ans, encore soigneusement coiffée et maquillée, mais son sourire timide s’efface dès lors qu’elle déroule ses arpèges limpides et captive l’assistance avec «Born to Take the Highway» ou «Urge for Going», des titres qui ont valeur de ­programme.

«Sa singularité, l’amplitude de son spectre, la souplesse de sa voix et la force de ses émotions ont subjugué tout le monde. Elle exercera une influence considérable sur les générations ultérieures d’artistes. L’étrangeté de chansons comme ‘Banquet’ ou ‘Songs to Aging Children Come’ se retrouve dans le ‘Wuthering Heights’ de Kate Bush, par exemple.»

Lorsqu’elle débarque sur le circuit étasunien en 1967 – son mariage avec le chanteur folk Chuck Mitchell dissout –, sa réputation l’a précédée. Ses futurs succès sont déjà célèbres, Judy Collins ayant fait de «Both Sides Now» un tube. David Crosby, fraîchement évincé des Byrds et en passe de fonder son emblématique trio folk avec Stephen Stills et Graham Nash, la repère et l’attire en Californie. Avec les dividendes de son premier album, Joni Mitchell acquiert un bungalow à Laurel Canyon, la ­vallée où s’écrit la légende hippie (Neil Young, Carole King, Linda Ronstadt, Jackson Browne, les groupes The Mamas and The Papas, The Byrds et Buffalo Springfield y ont résidé).

La vie sentimentale de Joni Mitchell est mouvementée. Elle enchaîne les liaisons avec David Crosby, Graham Nash, James Taylor, éconduisant ses amants lorsqu’elle se sent captive. «I Had a King» («J’avais un roi»), extrait de son premier album, livre une métaphore édifiante sur un air sombre et solennel. Le roi, plus qu’un protecteur révéré, est un conquérant qui emprisonne: «Je ne peux pas y retourner / Mes clés ne correspondent plus à cette porte / Ni mes pensées à l’homme / Elles ne le pourront plus, elle ne le pourront plus.» On est frappé par le mélange d’amertume et de résolution, par la profondeur de l’introspection.

«Cactus Tree», qui clôt Song to a Seagull, est un long poème plein d’ambivalence, sa protagoniste oscillant entre admiration, désir de plaire à ses amants successifs, et une insatiable soif de ­liberté. Ses mots sont en phase avec les mœurs d’une ­certaine jeunesse, mais encore inhabituels dans le champ de la musique pop, surtout venant d’une femme. Si la force d’une chanson se mesure au poids du silence qui lui ­succède, «Cactus Tree» en est l’exemple criant. «Dans le sillage de Bob Dylan, Joni Mitchell inaugure une manière de parler de soi, des problèmes du couple, sans fard ni complaisance», commente Edouard Graham.

Critique du matérialisme

Sa modernité s’illustre dans le dépassement du genre: «A son sens, l’art doit être androgyne. Elle veut être reconnue pour sa personne et ses compositions, indépendamment de son sexe.» Son obsession de la nuance, l’étude des contradictions intimes, sont résumées dès «Both Sides Now» – ou comment considérer la réalité sous différents angles. «Dans cette chanson se retrouve sans doute, non exprimée, la question fondatrice de l’adoption, celle de la fille qu’elle a eue très jeune, hors mariage (en 1965), et qu’elle a fait adopter.»

Mais si l’artiste excelle à sonder son âme, elle s’intéresse aussi au monde qui l’entoure. Sans être une protestataire à la manière de Joan Baez ou Bob Dylan, elle n’hésite pas à donner de la voix quand le Vietnam est arrosé de napalm et que ­l’armée réprime les campus. En 1969, sa chanson a cappella, «The Fiddle and the Drum», interpelle frontalement l’Amérique en guerre. Son emblématique «Woodstock», écrit au lendemain du ­festival qu’elle a manqué, ponctue la description du rassemblement pacifique par le doute qu’on retrouve jamais «le paradis perdu». L’hymne énonce en creux une prophétie sur le déclin des utopies collectives…

Long compagnonnage avec le jazz

«Sa critique du matérialisme, des nantis et des conventions se poursuivra, culminant sur Dog Eat Dog en 1985, analyse Edouard Graham. Le miroir qu’elle tend aux Américains n’est pas flatteur.» La chanson «Ethiopia», notamment, dresse sur un rythme lancinant le constat impitoyable du saccage de la planète, de la cupidité humaine et de la misère. Une fois de plus, Joni Mitchell est en décalage: «Les années 1980 baignent alors dans un hédonisme cliquant, avec une musique formatée, Madonna chantant ‘Material Girl’...»

Après un long compagnonnage avec le jazz et la fusion entamé sur Hejira (avec le bassiste virtuose Jaco Pastorius), suivi par un album hommage à Charlie Mingus et des collaborations avec Herbie Hancock, Pat Metheny et des membres de Weather Report, Joni Mitchell revient à une forme d’intimisme. Turbulent Indigo (1994) marque un retour en grâce, du moins critique sinon public. Ces dernières années, l’artiste a vécu recluse, affirmant souffrir de la maladie des Morgellons, une affection de la peau contestée par de nombreux médecins qui l’assimilent à un «délire parasitaire» de type paranoïaque.

La page musicale refermée

Les dernières nouvelles de sa rééducation consécutive à son AVC sont encourageantes. Si Joni Mitchell s’est remise à peindre, elle a probablement tourné la page de la musique. En 2014 est paru un livre basé sur des entretiens réalisés entre 1973 et 2012 avec son amie journaliste Malka Marom (Joni Mitchell: In Her Own Words). Son influence couvre tout le champ musical, du folk au r&b en passant par le jazz, le blues et la pop. Ses chansons ont été reprises par des artistes aussi divers que Tori Amos, Annie Lennox, Nazareth, Björk, Prince, Cat Power, Cassandra Wilson ou Caetano Veloso, sa voix samplée par Janet Jackson et Kanye West. En 2007, la poste canadienne a émis une série de timbres à son effigie. Bel hommage à une insaisissable voyageuse.

Lisez l’article sur le site du Courrier

Roderic Mounir
Le Courrier 3 mars 2017

- D'où viens-tu Joni ?

Enfin! Cette semaine paraît une biographie en français qui célèbre cette géniale songwriter et musicienne. En 2000, lors de la sortie de Both Sides Now, Joni Mitchell avait longuement parlé de son amour du jazz à Bernard Loupias. Souvenirs.

Ce matin de janvier 2000, il fait un temps magnifique sur Los Angeles. Normal: j’ai rendez-vous avec Joni Mitchell. La plus brillante, la plus aventureuse et, à coup sûr, la plus musicienne des songwriters nord-américains. Bob Dylan, Leonard Cohen, Neil Young et Lou Reed compris. Et pourtant, Joni Mitchell ne bénéficie pas du quart de la moitié de la notoriété de ces quatre-là. Incompréhensible quand on sait qu’elle a été chantée notamment par Sinatra, Prince, Björk ou Caetano Veloso, et qu’on recense plus de mille versions (!) de Both Sides Now, et des centaines de River ou Woodstock. Machisme ? Surdité? Il est triste en tout cas qu’on ne garde trop souvent d’elle qu’une image, celle de « l’égérie » – pitoyables sous-entendus… – de l’utopie hippie des années 60. C’est oublier que Joni Mitchell a vite arraché l’étiquette folk qu’on lui collait pour prendre la tangente, et courir de ruptures en pas de côté. Le grand saut, elle le fait au milieu des années 70 avec le génial Hejira (1976), qui voit sa première collaboration avec Jaco Pastorius, « le Hendrix de la basse électrique », dixit Joni, et Don Juan’s Reckless Daughter (1977), qui marque le début d’une collaboration et d’une amitié inoxydables avec le saxophoniste Wayne Shorter, pilier- avec Herbie Hancock, autre complice majeur – du fameux deuxième quintet de Miles Davis. En 1979, c’est une autre grande figure du jazz, Charles Mingus, qui, séduit par son indépendance artistique, lui offre quelques compositions inédites pour qu’elle y pose ses mots.
Dans les années 80, elle ira se frotter – pas toujours avec bonheur – aux synthétiseurs sans se soucier une seconde de ce que le business pouvait bien penser de ce nouveau virage, Joni ayant toujours été sa propre productrice. Une liberté qui lui vaudra de perdre, au fil des années, une bonne part de son public, le soutien des radios et, plus largement, d’une industrie du disque que Joni Mitchell a toujours méprisée, au point d’envisager à plusieurs reprises de s’éloigner définitivement de ce qu’elle qualifie de « cloaque corrompu » dirigé par des « porcs pornographiques ».
Cette histoire, Edouard Graham la retrace avec autant de finesse que d’érudition dans Joni Mitchell. Songs Are Like Tattoos, première grande biographie en français. On y trouve tout ce qu’il y a à savoir sur la vie et l’œuvre de Joni Mitchell, née Roberta Joan Anderson en novembre 1943 dans un bled de l’Alberta, au Canada. La polio qui la frappe à l’âge de 9 ans, l’enfant qu’elle est obligée d’abandonner en 1965 (tragédie intime qu’elle encodera dans trois chansons, Little Green, Woman of Heart and Mind et Chinese Cafe) et son ascension éclair que Judy Collins, grande dame de la folk, déclenche en 1967 en choisissant deux chansons de Joni (Both Sides Now et Michael From Mountains) pour Wildflowers. Album qui va connaître un immense succès et qui est un « spécial Canada », puisque y figurent également trois compositions d’un jeune poète montréalais inconnu, Leonard Cohen (avec lequel Joni aura une liaison aussi brève qu’orageuse). La voici célèbre. Et grâce à David Crosby, qui vient de tomber raide amoureux d’elle et lui ouvre les bonnes portes, Joni commence avant la fin de cette même année l’enregistrement de Song to a Seagull, son premier album. Chose incroyable: elle en obtient le contrôle artistique total, illustration de pochette incluse (ancienne étudiante en beaux-arts, Joni a toujours pratiqué la peinture, et illustré elle-même les pochettes de treize de ses dix-neuf albums studio). Il faudra attendre Prince pour voir un jeune artiste débutant réussir pareil exploit. A mesure que mon taxi monte vers les hauteurs qui dominent West Hollywood, mon inquiétude fait de même. Et si l’entretien tournait court? Je sais que Joni a une dent contre les journalistes, et je sais pourquoi. Dans un numéro de 1972, au fil d’un récit consacré aux histoires de cœur des stars d’Hollywood, le magazine Rolling Stone publie, sous la forme d’une infographie, la liste de ses amants, muflerie qu’elle n’a jamais digérée. Une immense hacienda, noyée de bougainvillées. Un couloir ombragé, une porte s’ouvre, et elle est là. Une classe à tomber. Tout sourire. Bon signe. On est tous les deux là pour parler de son petit dernier, le sublime Both Sides Now, un disque qui, une fois de plus, a pris tout le monde à contre-pied. Soir une collection de dix standards du jazz – plus deux de ses propres classiques sertis dans de somptueux arrangements symphoniques de Vince Mendoza. D’une voix plus grave, plus sensuelle que jamais – la soprano des débuts a peu à peu laissé place à une contralt -, Joni atteint des sommets dans l’interprétation de thèmes comme You’re My Thrill ou You’ve Changed, soutenant la comparaison avec ses modèles, Billie Holiday ou Dinah Washington. « Oh, Dinah, je l’adore. Ça, c’est un compliment ! » (Rires.) Mais cette voix aux reflets cuivrés, la doit-elle au temps qui a passé, aux clopes qu’elle fume à la chaîne? « Naaa, j’ai simplement choisi de chanter dans des clés plus basses », proteste-t-elle en piochant une nouvelle foi dans son paquet d’American Spirit – du tabac bio, mais quand même… Ce disque, elle l’a envisagé comme « une histoire de l’amour romantique en Amérique du Nord au XXe siècle », du coup de foudre aux premiers accrocs, de la passion à la lassitude, jusqu’à la rupture, avant que renaisse l’espoir d’un nouvel amour. Un parcours que Joni ne connaît que trop bien. Au fond, elle n’a jamais été fidèle qu’à la musique, qui ne l’a jamais abandonnée. On remarquera au passage que la plupart des hommes qui ont un temps partagé sa vie – David Crosby, Graham Nash, James Taylor, Jackson Browne, le batteur John Guerin, le percussionniste Don Alias, ou le bassiste Larry Klein – sont tous des musiciens. Elle est intarissable sur son amour du jazz et des maîtres de cet art, comme Wayne Shorter, Herbie Hancock ou Jaco Pastorius, qui ont été les seuls, à un moment de son évolution, capables à ses yeux de rendre justice à ses compositions, toujours plus retorses. « Comme vous le savez, j’utilise une cinquantaine d’accordages différents », sourit-elle. Wayne Shorrer m’a un jour confié ce qui l’avait conduit à jouer pour la première fois avec Joni, en 1977: « Son courage, que j’avais remarqué depuis longtemps. Elle allait à contrecourant de tous les standards en cours dans l’industrie de la musique populaire. Un jour, elle m’a montré une lettre d’un de ces types irrités par son virage vers le jazz, qui allait jusqu’à lui écrire: “Comment pouvez-vous jouer une seconde mineure à la guitare !” Pour lui; un accord dissonant dans une chanson pop, c’était impensable. » Joni confirme l’anecdote.

«LE JAZZ EST UNE INVENTION NOIRE»

Et inévitablement, Miles Davis arrive sur le tapis. C’est le grand regret de sa vie: «Et pourtant, j’ai tout essayé pour jouer avec lui! (Rires.) Il venait me voir peindre, et lui adorait dessiner. On parlait peinture, jamais musique. Après sa mort, son fils m’a dit: “Tu sais que Miles avait tous tes disques près de son lit?” Je suis aujourd’hui certaine que s’il avait vécu plus longtemps, on aurait fini par jouer ensemble.» Outre les jazzmen pur jus, nombreux sont les artistes noirs – dont Cassandra Wilson, Meshell Ndegeocello ou Prince – qui ont clamé leur admiration pour Joni. Comment explique-t-elle ce phénomène? « J’ai une relation intéressante à la culture noire, sourit-elle. Je l’aime, tout simplement. Et c’est vrai d’un certain point de vue, les noirs ont toujours pigé ma musique. J’adore la sophistication de la musique classique européenne, mais quand j’en viens à la musique populaire de ce pays, j’avoue que les oreilles sont “noires”!» Elle enfonce un dernier clou à propos du jazz, qui scellera notre entretien:
« Cette grande musique américaine est une invention noire, c’est ce qu’enseignerait l’histoire si elle ne semblait pas éprouver le besoin de laisser dans l’ombre l’apport des Noirs – et des femmes.»
P-S. En mars 2015, on a eu très peur: Joni Mitchell venait d’être découverte inconsciente chez elle. Anévrisme. Elle a heureusement survécu et récupéré peu à peu, au point, en août 2016, d’assister, en compagnie de son ami Herbie Hancock, à un concert de Chick Corea, dans un club de Los Angeles. Une photo en témoigne: sous un grand chapeau glamour d’où s’échappent quelques mèches d’argent, son visage est certes marqué, mais le regard n’a pas changé. Joni sourit à la vie.

Bernard Loupias
Grazia Février 2017

- Kate Bush et Joni Mitchell, l’amour partagé

Le Mot et le Reste vient de publier Kate Bush, le temps du rêve de Frédéric Delâge et Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos d’Édouard Graham, deux livres essentiels consacrés à des artistes qui ne le sont pas moins.

On ne dit pas une mais un génie. Dommage. Car Kate Bush et Joni Mitchell sont incontestablement géniales. En France, la première bénéficie d’une certaine popularité grâce à ses tubes en or massif, Wuthering Heights (1978), Babooshka (1980) et Running Up That Hill (A Deal With God) (1985). La seconde, en revanche, est nettement moins connue du grand public – amusez-vous à faire un micro-trottoir, et vous risquerez d’obtenir des réponses dignes de celle d’un vendeur d’une célèbre officine champs-élyséenne*… Mais quel que soit leur degré de (re)connaissance ici-bas, elles ont les admirateurs qu’elles méritent, et si elles pouvaient les croiser – rêvons un peu –, nul doute qu’elles se reconnaîtraient en eux. Car est-il possible d’aimer autrement que passionnément Kate Bush et Joni Mitchell ? Non bien sûr, et Kate Bush, le temps du rêve et Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos en apportent la preuve noir sur blanc.

Ces deux biographies sont remarquablement bien écrites, sans effets de manche pseudo-littéraires, sans jugements à l’emporte-pièces (positifs ou négatifs), extrêmement documentées, méticuleuses et accessibles. Que l’on soit novice ou connaisseur, le résultat sera le même : plongée immédiate dans les disques pour (ré)écouter ce que l’on vient de (re)découvrir au gré des 218 pages de la première et des 386 pages de la seconde !

Mais au delà du plaisir intense que l’on prend en lisant ces deux livres qui resteront toujours à portée de main et que l’on peut d’emblée qualifier d’ouvrages de références (même les livres in english in the text ne nous avaient pas autant retenu), il faut souligner une chose : la passion, voire l’amour (c’est beau l’amour) des deux auteurs pour leur sujet ne les fait pas basculer dans la contemplation stérile. Frédéric Delâge et Édouard Graham s’effacent derrière la musique tout en la prenant constamment au sérieux. On en apprend de belles sur les vies de nos deux super-héroïnes, femmes libres et créatrices d’univers hors-normes, mais leur œuvre est passée avec encore plus de délectation au tamis du savoir et de la musicographie (à ne pas confondre avec la musicologie à la petite semaine).
La manière dont Graham analyse les textes, pardon, les poésies de Joni Mitchell apporte des lumières vitales pour l’auditeur qui ne comprend pas toujours les subtilités de la langue de Shakespeare. Quant au nombre impressionnant d’anecdotes et de détails que rapporte Delage, il ne donne jamais le tournis. Au contraire : il nous replonge comme si on y était au cœur de la quête artistique de Kate.

En écrivant à hauteur d’homme, Frédéric Delage et Édouard Graham ont su retranscrire toute la grandeur d’âme – grandeur dame ? – de ces deux fascinantes artistes. Respect.

* Pour situer le dégré de méconnaissance de la chanteuse canadienne, on rapellera cette anecdote, véridique : un jour, donc, au Virgin Megastore des Champs-Élysées, un client demande à un vendeur (stagiaire, dit-on…) s’il a des disques de Joni Mitchell. Réponse un rien narquoise du jeune homme : « Joni Mitchell ?! Vous êtes sûr ?! Des disques de Johnny Hallyday et d’Eddy Mitchell, ça on en a, mais Joni Mitchell, désolé, ça n’existe pas… » (NDR : Faut-il le rappeler, il y avait aussi d’excellents vendeurs au Virgin Megastore.)

Frédéric Goaty
Muziq 26 février 2017

- Un livre sur Joni Mitchell…

Parution le 17 février, aux éditions Le Mot et le Reste, d’un ouvrage sur la chanteuse Joni Mitchell, “Songs are like Tattoos”. De quoi revisiter, sous la plume de Edouard Graham, le parcours d’une pionnière, de la Californie du Flower Power aux albums-studio avec Herbie Hancock et Wayne Shorter. L’occasion de vérifier, surtout, à quel point Joni Mitchell a toujours brouillé les pistes balisées de l’industrie musicale à laquelle elle a fini par imposer sa personnalité.

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Laurent Sapir
TSF Jazz 13 février 2016

- Rembobinages pop moderne
Retour détaillé sur l’incroyable discographie de la Canadienne Joni Mitchell, entre le folk des années 60 et les flirts avec le jazz des années 70. À l’heure où les débats font parfois rage pour tenter de trancher qui de Bob Dylan ou de Leonard Cohen présente rétrospectivement le profil le plus nobélisable, on demeure une fois de plus atterré que ces controverses en canonisation littéraire demeurent si exclusivement soumises aux biais du genre qu’elles écartent d’emblée du piédestal celle qui apparaît pourtant comme l’une des plus grandes artistes à avoir émergé dans le domaine des musiques populaires. Novatrice, radicale, géniale, intransigeante, souvent très critique d’un milieu, celui du show business, dont elle s’est considérablement éloignée depuis plusieurs décennies : Joni Mitchell partage bien des qualités avec ses confrères masculins susmentionnés. C’est sans doute aussi ce qui fait d’elle un sujet à la fois idéale et insaisissable pour le biographe qui s’aventure dans les dédales d’une existence où les légendes et les mythes ont depuis longtemps pris le pas sur l’authenticité factuelle. “Joni a toujours eu une confiance en elle à la hauteur de son talent”, déclarait un jour Ron Stone, son manager du début des années 1970. Avant d’ajouter : “La seule chose qui me gêne, c’est que je pense qu’il vaut mieux laisser les autres vous comparer à Picasso!” Légitimement dotée d’une très haute idée d’elle-même et de son œuvre, depuis longtemps réticente à toute interview trop personnelle, la Canadienne semble se dérober par avance à toute forme de récit rétrospectif. Restent donc les disques et les chansons qui constituent la matière principale d’un ouvrage qui, faute de pouvoir s’appuyer sur les témoignages directs des principaux acteurs, propose une relecture exhaustive et très intéressante d’un des parcours artistiques les plus fascinants du vingtième siècle. Les péripéties intimes sont évoquées rapidement, des premiers traumatismes originels – la polio et les épreuves de la maladie, le premier enfant conçu au sortir de l’adolescence puis abandonné à la naissance pour suivre la vocation artistique – jusqu’à la rupture d’anévrisme de mars 2015 qui faillit la condamner définitivement au silence, en passant par ce palmarès amoureux qui ressemble fort à une liste d’admission au Panthéon du songwriting (Crosby, Nash, James Taylor, Jackson Browne, etc). Mais cette biographie de facture classique se concentre principalement sur l’évocation chronologique des œuvres, consacrant un chapitre éclairant à chacun des albums de Mitchell, où se succèdent l’évocation du contexte et l’analyse des paroles et des musiques. Conteur discret, Graham s’efface derrière son sujet, ne laissant poindre son écoute plus personnelle, par petites touches que dans les interprétations, tantôt littérales, tantôt plus poétiques, de certains textes. C’est ainsi qu’il parvient, finalement, à rendre compte avec précision d’une trajectoire artistique très riche et très complexe, des fondements du folk intimiste servi par une inimitable voix cristalline (Clouds, 1969) aux aventures audacieuses sur les terres du jazz et de la world music (The Hissing Of The Summer Lawns, 1975, l’album préféré de Prince, ou Hejira, 1976). Et revisite au passage quelques chefs-d’œuvre dont le sens et la profondeur ne sont pas prêts de s’épuiser au fil des relectures passionnées.
Matthieu Grunfeld
Magic janvier-février 2017
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