Parution : 19/04/2018
ISBN : 9782360545469
576 pages (14,8 X 21 cm)

Gangsta rap

Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autres

Phénomène musical et stylistique débridé, le gangsta rap crée le mythe et fascine toujours autant. Pierre Evil prend la plume et vous explique pourquoi.

Quoi de commun entre les différents visages successifs de la musique de Los Angeles, du cool west coast de Gerry Mulligan et Stan Getz au punk-pop des Go-go’s, de la surf music de Jan & Dean au funk vocoderisé de Zapp & Roger, du hippie-chic en acrylique de Sonny & Cher au glam-hard idiot de Mötley Crüe, sinon cette étonnante faculté à susciter chez leurs auditeurs, chacun à leur manière, la même irrépressible envie de palmiers, de décapotables et de jolies filles en bikini?

Et pourtant, à la fin des années quatre-vingts, c’est une tout autre musique qu’ont fait entendre quelques jeunes gens issus des quartiers les plus défavorisés de L.A., une musique qui a révolutionné l’industrie du disque et choqué le monde, une musique dont le nom seul suffit à dire la puissance négative : le gangsta rap. Ce livre raconte comment les stars du gangsta rap de Los Angeles – Ice-T, Eazy-E, Ice Cube, Dr. Dre, Snoop Dogg et 2Pac – ont tout à coup fait surgir la réalité brutale des ghettos noirs américains au coeur même des hit-parades internationaux ; comment leurs chansons vulgaires et violentes furent aussi visionnaires et enivrantes ; et comment, à leur manière, ils ont réinventé à l’ère du crack et de la guerre des gangs cette utopie hédoniste et ensoleillée que l’on appelle depuis plus d’un siècle le Rêve Californien.

Revue de presse

- Du punk au rap, retour vers le No Future Guillaume Erner France Culture 21 juin 2018
- Le débat d’Europe Soir – Frédéric Taddeï – Le rap et les politiques : trente ans de polémiques Frédéric Taddeï Europe 1 13 juin 2018
- Un énarque chez les rappeurs David Caviglioli L'Obs 7 juin 2018
- Interview - La plume de François Hollande écrit aussi sur le gangsta rap Maxime Delcourt i-D vice 31 mai 2018
- Vulgaire et visionnaire Olivier Wyser La liberté 19 mai 2018

- Du punk au rap, retour vers le No Future

A l’occasion de ce 21 juin, jour de la fête la musique, nous allons nous intéresser à deux scènes musicales qui ont pour point commun d’aborder de manière plus ou moins véhémente des sujets politiques et sociétaux : le rap et le punk.

INTERVENANTS
Pierre Evil
critique musical, auteur de Gangsta rap (Le mot et le reste), Detroit sampler (Ollendorff & Desseins), co-auteur du documentaire Black Music : Des chaînes de fer aux chaînes en or (Arte)

Pour (ré)écouter l’émission L’invité des matins en podcast cliquez ici

Guillaume Erner
France Culture 21 juin 2018

- Le débat d’Europe Soir – Frédéric Taddeï – Le rap et les politiques : trente ans de polémiques

Frédéric Taddeï met face à face des politiques, des journalistes et des intellectuels que l’on n’entend pas ailleurs.

Invités :

Pierre Evil
Journaliste musical spécialisé dans le rap.
Auteur de “Gangsta rap” (Flammarion, 2005).

SEAR
Créateur du magazine Get Busy.

Karim Madani
Ecrivain.
Auteur de “Animal boy” (Le Serpent à plumes, 2018).

Aurélien Bellanger
Ecrivain.
Auteur de “Eurodance” (Gallimard, 2018).

Pour écouter l’émission sur les ondes d’Europe 1, cliquez ici

Frédéric Taddeï
Europe 1 13 juin 2018

- Un énarque chez les rappeurs

Sous le nom de Pierre-Yves Bocquet, cet ex-conseiller du président Hollande est haut fonctionnaire. Sous celui de Pierre Evil, il publie une somme sur le Gangsta Rap. Portrait

BIO
Né en 1973 à Valenciennes, Pierre-Yves Bocquet a travaillé à l’Elysée de 2012 à 2017. Sous le nom de Pierre Evil, il est critique musical, auteur notamment de Detroit Sampler.

En avril dernier Emmanuel Macron a annoncé sur sa page Facebook la création imminente de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, qui sera dirigée par l’ancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. Ces jours-ci, Ayrault travaille à son inauguration, secondé par un haut fonctionnaire nommé Pierre-Yves Bocquet. À 45 ans, Bocquet est un homme de l’ombre apprécié du pouvoir socialiste, un expert des politiques publiques qui a travaillé auprès d’Elisabeth Guigou sous le gouvernement Jospin, puis à l’Elysée, pour François Hollande, pendant l’intégralité de son quinquennat.
C’est un énarque, comme le sont souvent ces hommes de cabinet. Pourtant, malgré ce pedigree impeccable, Ayrault le trouve étrange. Quelque chose lui échappe chez cet homme qu’il dit ”discret, réservé mais habité par quelque chose”.
Un matin de mai, très tôt, on a Ayrault au téléphone. Autour de lui, des sirènes de police retentissent, comme s’il roulait sous escorte à vive allure. On l’imagine à Nantes, ville dont il a été le maire pendant vingt-trois ans. Mais peut-être est-il ailleurs. Ayrault est troublé par une conversation récente qu’il a eue avec Bocquet. En février, la ville de Nantes a célébré le centenaire du premier concert de jazz d’Europe, donné dans la cité des Ducs en 1918 par les Harlem Hellfighters, l’orchestre du 369ème régiment d’infanterie américaine mené par James Reese Europe, roi oublié du ragtime. Ayrault, qui ignorait tout cela, comme tout le monde, a assisté à l’événement. Revenu à Paris, il en a parlé à Bocquet. Il avait remarqué que Bocquet était calé en musique, et il se réjouissait de pouvoir, enfin, lui apprendre quelque chose. ”Eh bien, figurez-vous qu’il savait déjà tout ! dit Ayrault d’un ton las. Il en savait même plus que moi, qui venais d’entendre toute l’histoire. Il est incroyablement érudit. Il n’y a pas un musicien, pas un écrivain qu’il ne connaisse. Et avec ça, c’est un homme d’une rigueur sidérante. Il semble travailler sans arrêt. J’ai discuté de lui, il n’y a pas longtemps, avec François Hollande, qui partage mon sentiment. Il est étonnant. Parfois, quand nous sommes ensemble, je le regarde, et je me dis qu’au fond j’ignore qui il est.”
Pierre-Yves Bocquet est effectivement un homme double. On l’a rencontré deux fois : la première en journée, dans une petite brasserie entre le ministère de l’Intérieur et l’Elysée où il a ses habitudes; la seconde, en soirée, dans une librairie alternative des Halles qui vend de la théorie situationniste et de la littérature critique punk. A chaque fois, il portait son uniforme de technocrate : le costume gris, les lunettes, la serviette en cuir usée par les rapports administratifs volumineux. Jean-Marc Ayrault l’ignore, mais depuis vingt-cinq ans, Bocquet se métamorphose quand la nuit tombe et adopte un second nom. Un pseudonyme luciférien, Pierre Evil (en français : Pierre Maléfique), sous lequel il signe des livres épais consacrés à des formes musicales qui vomissent la pondération sociale-démocrate. On lui doit Detroit Sampler, exploration de la ville en faillite où la techno est née, ou Gangsta Rap, une histoire érudite de ce rap californien qui fait l’apologie des gangs, de la sédition armée et de la violence anti-policière.
Comment peut-on veiller à l’ordre public le jour, et danser la nuit sur des appels à l’anarchie ? Haut fonctionnaire, perds-tu ton sang froid ? ”J’ai toujours eu ces deux vies, dit il. Je n’y vois pas de paradoxe : j’ai un intérêt pour les politiques publiques, et un autre intérêt pour les formes créatives radicales. Je suis politiquement réformiste, et culturellement curieux. Les deux ne se confondent pas. Heureusement, nos vies ne sont pas administrées par les fulgurances des artistes. Un monde gouverné par Dali, ce serait l’enfer.
Le nom Pierre Evil lui a été donné en 1993, par l’Américain Richard Hell (en français : Richard Enfer), poète et pionnier du punk. Bocquet, qui l’admire, était allé le voir lors d’une séance de dédicace organisée par la Fnac Bastille pour lui faire signer son exemplaire de l’album Blank Generation. Hell lui a demandé son nom. Bocquet a dit “Pierre-Yves”. Hell, peu familier des prénoms composés surannés, n’a pas compris, alors il a écrit ”To Pierre Evil” sur le livret du disque. (En anglais, “evil” se prononce “iveul”.) ”Je me suis dis : il faudra que je fasse quelque chose de ce nom” dit Bocquet.
A cette époque, il était étudiant à Sciences-Po, mais n’avait pas le style comme il faut des gens de la rue Saint-Guillaume. Il portait des tee-shirts à l’effigie de groupes de noises rock comme Sonic Youth. Il arborait un bouc grunge. Un de ses vieux amis de nous a dit ”La veille du concours de l’ENA, on lui a poliment conseillé de le raser.” À l’ENA, il est devenu célèbre pour ses goûts culturels radicaux, peut-être trop. Un de ses camarades se souvient que, ”pendant les fêtes, quand il passait derrière les platines, ça pouvait casser l’ambiance”.

“DANS LE BOULOT, BOCQUET FAIT PEUR

Le critique musical Joseph Ghosn, par ailleurs directeur de la rédaction de “Grazia”, qui le connaît depuis Sciences-Po, dit de lui ”Il a ce côté nerd énarque qui s’empare d’un sujet et qui lit tout, qui connaît tout. Le genre de type qui sait par coeur les plaques d’immatriculation de toutes les voitures dans Tintin.
Ce qui frappe à la lecture des 574 pages de Gangsta Rap, c’est le décalage entre la vulgarité de l’objet étudié et le sérieux de l’étude. Avec leurs flingues et leurs Cadillac, les gangsta-rappeurs de Los Angeles qui ont dominé les années 1990 – Dr. Dre, Snoop Dogg, Tupac et les autres – étaient des pitres à bien des égards, des voyous d’opérette, ”des parodies vivantes” comme dit Bocquet, mais lui fait l’exégèse de leur frivolité avec la minutie et la puissance analytique d’un critique d’art. ”J’ai voulu raconter cette histoire, que je ne lisais nulle part dit il. Même chez les Américains, il y un vide critique sur le rap, parce qu’il est marqué par la malédiction de la musique commerciale. Ce qui m’intéresse, c’est justement que des chansons produites à la va-vite sont capables de charrier un imaginaire très vaste. Dans mon livre, je veux expliquer le gangsta-rap à quelqu’un qui n’y connaît rien. Montrer pourquoi “The Chronic” de Dr. Dre est un chef-d’oeuvre, au même titre que “OK Computer” ou “London Calling”, à ceux qui n’y voient qu’une apologie des gangs.”
La thèse principale de l’ouvrage est qu’à Los Angeles la proximité de Hollywood rend tout factrice. Le jazz de la côte Ouest était un faux jazz, le rock californien un faux rock. Tout le monde y joue un rôle de cinéma, dans un décor en carton-pâte, et c’est cette fausseté qui fait le charme de l’hédonisme californien. Les rappeurs de LA ont repris une subculture politisée venue de New York, et en ont fait de ”la misanthropie à fredonner”, sur des amples sirupeux de funk. Ils ont transformé une mégapole agitée par le crime et les émeutes raciales en utopie anarchiste, voire néolibérale, où l’individu peut enfin s’abandonner à ses désirs – l’argent, le sexe, la drogue, la violence. Un idéal plutôt effrayant, donc, rendu acceptable par sa propre facticité.
Rien ne prédestinait Pierres-Yves Bocquet à se passionner pour la culture des gangs. Il est né à Valenciennes, de parents enseignants. Il était bon élève. Une profonde sensibilité de gauche l’a poussé à entrer, après l’ENA, à l’Inspection générale des Affaires sociales, un corps méconnu, moins bling-bling que l’Inspection des Finances, dédié à la sauvegarde de l’État providence : on y administre le système de santé, la protection de l’enfance, le handicap, la politique de l’emploi, de l’immigration, de la vieillisse, du logement. Bocquet a travaillé sur des dossiers austères : il a audité la branche recouvrement de la Sécurité Sociale, rendu des rapports sur la formation médicale continue, les fusions et regroupements hospitaliers, le régime social des indépendants.
Dans le boulot, il est réputé intraitable, dit son ami Jérôme Guedj, ancien député socialiste, lui aussi en poste à l’Igas. Quand il passe contrôler une caisse de retraite complémentaire, il n’est pas tendre. Rien que son allure, avec ses lunettes et sa sacoche, fait peur. Il a l’apparence du parfait techno produit de l’ENA.” C’est porté par cette réputation d’hommes sérieux qu’il est devenu adjoint du conseiller social de l’Elysée. En 2014, quand Manuel Valls est entré à Matignon, annonçant le virage libéral du quinquennat, il a changé d’affectation. Il a été nommé plume du président, en charge des discours liés à la politique mémorielle. ”On avait repéré son talent d’écriture, la profondeur de sa culture historique et son attention aux questions d’identité”, dit un proche de l’équipe d’Hollande. Sa nomination a fait du bruit à l’extrême droite. Le site Jeune Nation a publié un article : Un admirateur de criminels rappeurs devient l’auteur des discours de François Hollande”.

J’AI DÛ EXPLIQUER À HOLLANDE QUI ÉTAIT BLACK M

On apprend beaucoup de choses sur quelqu’un en le suivant dans une librairie et, posté derrière Pierre Evil dans les rayons de la librairie Parallèles, on remarque qu’il est attiré par tout ce qui est marginal : autobiographie d’écrivains héroïmanes, raretés contre-culturelles, reportages chez ”les putes de Time Square”. Pierre Evil, c’est la République en marge. A l’Elysée, il a proposé que la Légion d’honneur soit remise à Brigitte Fontaine, qui l’a reçue, et à Pierre Barouh, qui ne l’a pas reçue.
Ce qui me frappe dans la société française dit il en sortant, ce sont les fractures. Les gens ne se rencontrent pas, ne sont pas curieux de la façon dont vivent les autres. C’est le cas dans la technocratie, où on ne fait pas assez l’effort de regarder ce qu’il y a derrière les tableaux de chiffres. Mais c’est aussi le cas ailleurs.” En 2016, il était en première ligne lorsque l’invitation du rappeur Black M à l’occasion des célébrations de Verdun a déclenché une polémique nationale, ”lancée par l’extrême droite” : ”À l’Elysée, personne n’a compris ce qui se passait. J’ai dû expliquer au président et aux membres qui était Black M. Je me suis rendu compte que les plus de 40 ans n’avaient jamais entendu parler de lui, alors que c’était un des plus gros vendeurs de disques en France. C’est révélateur des fractures du pays. Tous ces gens qui ont trouvé l’invitation de Black M scandaleuse, ils ont des enfants, qui écoutent du rap, qui écoutent Black M, et qui ne leur en parlent pas. Dans les années 1980, les parents savaient qui était Jean-Jacques Goldman. On est revenu au fossé générationnel des années 1950. C’est inquiétant.”

David Caviglioli
L'Obs 7 juin 2018

- Interview - La plume de François Hollande écrit aussi sur le gangsta rap

L’ouvrage sur le gangsta rap de Pierre-Yves Bocquet vient d’être réédité aux éditions Le Mot et le Reste. L’occasion de se remettre à jour sur les prémisses du genre, son évolution et ses dévoiements.

Certains le connaissent en tant que Pierre-Yves Bocquet, la plume de François Hollande, mais le Français se définit avant tout comme un « commentateur subculturel », un passionné de musique qui, sous le pseudo Pierre Evil, se lance au début des années 2000 dans l’écriture de Gangsta Rap, une analyse fouillée et critique de la scène rap à Los Angeles dans les années 1980 et 1990. Édité en 2005 chez Flammarion, vivement critiqué à sa sortie par la presse rap de l’époque, cet ouvrage est aujourd’hui réédité par le Mot et le Reste. Une bonne nouvelle, tant les 574 pages du bouquin offrent un éclairage érudit sur le parcours d’Eazy-E, Ice Cube, Dr. Dre, Snoop Dogg et 2Pac, mais aussi un regard curieux sur Los Angeles et son industrie musicale.

Les premières pages de Gangsta Rap sont consacrées au développement de Los Angeles. L’idée de l’ouvrage est née de votre fascination pour cette ville ?
Ce qui m’a impressionné dans cette musique, c’est de voir à quel point elle est reliée à son territoire, la Californie, et à quel point elle porte en elle toutes les contradictions de cet endroit qui est devenu l’usine à rêves par excellence. Il faut rappeler en effet que cet État s’est bâti sur le mirage de la Ruée vers l’Or, en 1849, puis s’est développé, au début du 20 ème siècle, comme une véritable escroquerie immobilière (quand les promoteurs faisaient passer Los Angeles pour un paradis alors que c’était une région sans eau, avec peu d’opportunités économiques, etc.), avant d’accueillir l’industrie cinématographique et de construire le Mythe de Hollywood que l’on connaît aujourd’hui. Dans ce monde, Dr. Dre, Ice Cube ou 2Pac auraient dû rester des marginaux, et pourtant ils ont fini par incarner pleinement, eux aussi, le rêve californien. C’est tout le paradoxe du G-Funk : né dans les marges, il a su se faufiler et a fini par se retrouver au centre de la culture pop américaine. Grâce à MTV, c’est cette musique-là qui a pris la place du grunge dans le cœur du grand public à l’été 1994, qui est devenue pendant plusieurs années le moteur de la musique populaire. Le son THX que l’on entend en intro de Chronic 2001 de Dr. Dre symbolise d’ailleurs à la perfection cette dimension hollywoodienne du rap californien. Il est là pour dire : oui c’est un album de gangsta-rap, mais c’est surtout une superproduction bourrée d’effets spéciaux, un blockbuster incontournable. Mais un blockbuster qui apporte quelque chose à la musique moderne, ce qui est assez rare.

En rééditant cet ouvrage, pourquoi ne pas avoir élargi les portraits aux artistes de la nouvelle scène, comme Kendrick Lamar, YG ou Schoolboy Q ?
Dans le numéro 5 de la revue Audimat, j’ai eu l’occasion de le faire aux côtés de Fred Hanak le temps d’un « post-scriptum » où on raconte ce qu’il s’est passé entre 2005 et 2015, avec notamment la prise de pouvoir officielle d’Atlanta dans le hip-hop. J’aurais aimé que ce soit le 8 ème chapitre de Gangsta Rap, mais avec 574 pages, la réédition est déjà un livre énorme. Mais j’y ai ajouté une nouvelle introduction et tous les chapitres ont été actualisés, avec des prolongements jusqu’à aujourd’hui quand c’était pertinent, même si le livre reste centré sur les années 1990. Mais oui, ce serait intéressant de poursuivre l’analyse de ce qu’est devenu le rap de la région, avec Kendrick Lamar, Vince Staples et les autres. C’est une scène qui reste extrêmement vivante.

Pourtant, tous ces rappeurs ont longtemps été en manque de reconnaissance critique. Comment expliquez-vous le peu de respect dont semble jouir le rap californien en France, contrairement à son voisin new-yorkais ?
Si on prend les grandes figures de cette génération, il faut avouer qu’il est plus facile de considérer avec sérieux les piliers du Golden Age new-yorkais (Public Enemy, BDP) que d’accepter que des types aussi opportunistes que Eazy-E ou Dr. Dre, pour ne rien dire de Suge Knight, ont pu réinventer la musique moderne. Et puis il y a toujours eu ce mépris des critiques vis-à-vis de la musique californienne, ce snobisme qui fait qu’on ne la voit que comme artificielle, commerciale, capitaliste ; ça ne date pas du rap, il y avait déjà cela avec le jazz Westcoast, puis avec le rock, notamment en France. C’est pourtant un snobisme que de ne pas reconnaître qu’il y a eu un moment où c’est le rap californien qui a sauvé le rap de New York. (Ré)écoutez Ready To Die de Biggie, et vous comprendrez. C’est l’un des classiques du hip-hop new-yorkais, mais c’est avant tout un album West Coast réalisé pour un MC de Brooklyn.

En parlant du rock, il y a ce moment intéressant dans le livre où vous créez un parallèle entre le rock et le rap à Los Angeles, en juxtaposant différents noms de ces deux genres musicaux (Suge Knight et David Geffen, etc.). Vous pensez que l’industrie hollywoodienne est un éternel recommencement ?
Les coïncidences entre les années 1970 et les années 1990 étaient trop parfaites et m’ont inspiré ce petit jeu. Mais ce n’est pas un hasard : il y a une forme de répétition liée à la nature même de l’industrie de l’ entertainment. Ce sont toujours les mêmes histoires de découvertes, d’exploitation, d’arnaques ; toujours les mêmes histoires d’ascensions fulgurantes, de succès, de chute, et ça recommence. Entre le rock des années 1970 et le rap des années 1990, on a deux incarnations du mythe californien : d’un côté, les Eagles, de l’autre, le G-Funk de Death Row. Et dans les deux cas, ce qui est frappant, c’est qu’il y a derrière ces succès un démiurge capitaliste, un visionnaire qui comprend que l’époque change et qui sait comment en profiter. Ceci étant, il y a aussi beaucoup de différences : David Geffen n’est pas une brute comme Suge Knight, le rock californien ne sortait pas du ghetto… Mais dans le livre, il était important de rappeler que ce qu’on a fini par appeler le gangsta-rap de LA ne sortait pas de nulle part. Il est à la fois le produit d’une tradition musicale déjà longue et le symptôme d’une société ravagée par l’économie de la drogue.

Justement, au-delà de ses qualités musicales, le gangsta-rap n’est-il pas également le reflet de la popularisation du crack à Los Angeles au cours des années 1980 ?
C’est clair que l’on ne peut pas comprendre les racines de cette scène sans parler de cette histoire-là : à la fois l’émergence de l’économie de la drogue à grande échelle avec les superprofits du commerce du crack, et l’effet des politiques de luttes antidrogue imaginées par les autorités américaines à partir des années 1980. C’est la fameuse « War on Drugs » qui a largement ciblé les communautés noires et hispaniques, et enfermé toute une génération dans un univers fait de profilage racial, de prison, de conflits avec les forces de l’ordre. Ces politiques répressives ont fait de la prison un outil de mise au pas d’une certaine jeunesse, et contribué à la résurrection de pratiques du temps de la ségrégation, ce que la sociologue Michelle Alexander a appelé au début des années 2000 « The New Jim Crow ». C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, après trente ans de ces politiques, un jeune homme noir sans qualification a une chance sur trois d’être en prison, avec toutes les conséquences que ça implique, comme la perte définitive de ses droits civiques.

À ce propos, le gangsta-rap n’est-il pas, historiquement, le premier mouvement culturel noir à ne pas pouvoir être récupéré par la population blanche américaine ?
Il faut d’abord dire que la récupération est toujours possible : c’est la « magie » du capitalisme que de parvenir à tout assimiler, même ce qui semble lui être le plus étranger… C’est même exactement l’histoire du G-Funk, qui, grâce notamment au soutien indéfectible de Jimmy Lovine, le patron d’Interscope, a fait du rap la musique la plus populaire au sein de la jeunesse blanche. Cela dit, c’est vrai que la fin des années 1980 est également marquée par un renouveau du nationalisme culturel noir à travers les peintures de Basquiat, puis les films de Spike Lee, les écrits de journalistes comme Greg Tate ou Nelson George qui vont diffuser ce nouveau discours. En musique, cela donnera notamment l’afrocentrisme, enrichi et popularisé par De La Soul et les Brand Nubian. Mais ce n’est pas la première fois que l’on entend ce discours de la fierté noire dans la culture. C’était déjà le cas dans les années 1920 avec la Harlem Renaissance, et dans les années 1960 avec LeRoi Jones (qui changera son nom en Amiri Baraka) et le Black Arts Movement. Mais dans les années 1980, la nouveauté, c’est qu’à un mouvement intellectuel s’est ajouté un mouvement de culture populaire très puissant, parce que né d’un médium low-cost : n’importe qui pouvait enregistrer un maxi de rap et avoir du succès. Il suffit d’écouter la première version du Boyz-N-The-Hood d’Eazy-E pour s’en convaincre, avec sa production très rudimentaire, et le flow poussif d’Eazy (il s’améliorera par la suite).

C’est en tout cas un genre très riche. À la lecture de votre ouvrage, on comprend d’ailleurs qu’il n’existe pas qu’un gangsta-rap, que ce mouvement est très divers.
De la même manière qu’il n’y a pas une seule façon de représenter la violence au cinéma, selon qu’il s’agit d’un film de Jean-Pierre Melville, de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino, le gangsta-rap a lui aussi ses déclinaisons selon l’âge, l’expérience ou les goûts des artistes. Ice-T, par exemple, c’est vraiment un « Original Gangsta » ; lui fait le lien avec la poésie orale des prisons américaines, les films de Blaxploitation et les disques comme Hustlers Convention. Ice Cube, lui, a au départ une ambition nettement plus politique, extrémiste même, tandis que 2Pac a un projet presque mystique, avec son idée de THUG LIFE, cette volonté de faire des gangs un ordre ésotérique dont il serait le messie.
C’est ce qui fait de The Chronic un disque capital, qui occupe une place centrale dans le livre. C’est le premier album solo de Dr. Dre et il contient presque toutes les facettes du gangsta-rap, dans un écrin de son incroyablement travaillé. C’est vraiment un album charnière, qui représente son époque, mais aussi celle d’avant et celle d’après. Dans le son, il sera beaucoup plus influent que les disques de Public Enemy, pourtant beaucoup plus ambitieux, mais qui sont allés tellement loin qu’ils n’ont pas eu de réels descendants, commercialement du moins. Alors que de The Chronic il sortira des disques aussi divers que le Ready To Die de Biggie, le Southernplayalisticadillacmuzik d’Outkast ou, plus récemment, le Good Kid, M.A.A.D. City de Kendrick Lamar. C’est un disque qui est dans la galaxie des très grands albums de la musique populaire, à côté de l’album blanc des Beatles, du Songs in The Key of Life de Stevie Wonder ou du Sign O’ Times de Prince.

Et qu’en est-il de la place des femmes dans ce mouvement ?
On peut l’aborder sous deux aspects. D’abord, en évoquant les rappeuses. On peut rappeler pour l’anecdote l’existence de ces groupes médiocres modelés sur les NWA, comme les Hoes With Attitude, mais dans le livre je préfère rendre hommage à ces rappeuses trop méconnues, Yo-Yo qui rivalisait avec Ice Cube, ou la fantastique Lady Of Rage, dont le Afro Puffs est un titre essentiel dans l’histoire du gangsta-rap (et du rap tout court). Mais parler des femmes dans le gangsta-rap, c’est aussi évoquer la misogynie, ce que je fais notamment dans le dernier chapitre sur 2Pac, où je montre ce qu’il y avait de particulier dans cette détestation des femmes. Ce n’est pas seulement le mépris pour la femme du mâle conservateur, à la Sacha Guitry. C’est plutôt une maladie de mecs forcés à être constamment entre eux : dans leur quartier, au sein des gangs, en prison, etc. Il y a l’immaturité du garçon de 14 ans terrifié par les filles (c’est cela qu’on entend dans le « Bitches Ain’t Shit » de Snoop), et il y a l’homo-érotisme carcéral, cette sexualité de domination, sans femmes, où les mâles dominants passent leur temps à chercher à coucher les uns avec les autres… Tout ça pour dire qu’on n’est pas là dans la misogynie du strip club qu’on trouvait à l’époque chez 2 Live Crew et qui envahira l’imaginaire du hip-hop dans les années 2000. Ça ne rend certainement pas Eazy-E et les autres moins choquants, mais, même dans l’idiotie, il y a des nuances et c’est aussi le travail du critique que de savoir les discerner.

Justement, que répondez-vous à ceux qui prétendent qu’il est difficilement compréhensible d’admirer des artistes à la morale aussi douteuse ?
Qu’il faut distinguer l’artiste de la personne. Quand c’est la personne qui commet des actes odieux dans la réalité, c’est insupportable. Mais la plupart du temps, on est dans la fiction. Cela peut choquer, mais c’est aussi la liberté de l’artiste, la liberté de transgresser. C’est tout le problème de la « réalité » dans le rap, où les artistes passent leur temps à jouer des personnages qu’ils ne sont pas vraiment. Et souvent ils font déborder le personnage qu’ils jouent sur leurs disques ou dans leur clip hors du cadre de la musique. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont plus « vrais » : en fait, en faisant cela, les gangsta-rappeurs retrouvent une autre tradition de la culture populaire américaine, celle du catch. Comme les stars de la WWE, ce sont des performers qui brouillent les cartes entre leurs personnages scéniques et leurs personnages publics, avec une mise en scène travaillée et des arcs narratifs, tout l’attirail d’illusion dont l’industrie de l’ entertainment américain est capable. Sans craindre, bien sûr, de tomber dans la caricature : je pense à quelqu’un comme Ice Cube, qui jouait dans les années 1990 les serial-killers alors qu’en réalité il était marié et père de famille. Le grand public adore, mais chacun a sa manière d’écouter cette musique : certains y croient vraiment, la plupart aiment y croire sans y croire vraiment, d’autres encore aiment ça justement parce qu’ils n’y croient pas, comme une forme d’exutoire ironique.

Enfin, peut-on dire que le gangsta rap annonce, consciemment ou indirectement, le mouvement Black Lives Matter ?
C’est évident quand on parle de Fuck Tha Police qui est aujourd’hui entré dans le canon des protest-songs américaines, comme Masters Of War de Bob Dylan. C’est évident également quand on parle des mobilisations des rappeurs contre les violences dans les années 1980 (le Stop the Violence Movement de KRS-ONE) et quand on parle de rappeurs explicitement politiques comme Ice Cube – lequel, sur son premier album, parle d’une « espèce en danger », le « young black male ». C’est d’ailleurs là-dessus que joue le film NWA – Straight Outta Compton, quand il insiste sur les relations entre les NWA et la police, tout en gommant par ailleurs les aspects plus rebutants des différents membres du groupe, par exemple les violences de Dr. Dre envers les femmes. Le succès que le film a rencontré montre que la frustration que révèle Fuck Tha Police est toujours actuelle. Et en même temps l’épopée des NWA fait désormais partie du patrimoine culturel des États-Unis. Ce n’est plus seulement une histoire californienne, ou une histoire de rap. C’est une histoire américaine. Et en définitive, c’est bien de cela dont parle Gangsta Rap.

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Maxime Delcourt
i-D vice 31 mai 2018

- Vulgaire et visionnaire

Phénomène musical et stylistique débridé et impénitent par excellence, le gangsta rap a révolutionné l’industrie du disque et choqué le monde. Même si le New-Yorkais Schoolly D est communément considéré comme un pionnier de ce genre musical, c’est bien sous le soleil de Californie que le gangsta rap a pris son envol. Un décollage lancé par Ice-T, puis piloté par la clique des des Niggers With Attitude, Eazy-E, Dr. Dre et les autres jusqu’au chouchou Snoop Dogg et à l’icône 2Pac. C’est l’histoire de ce genre “dont le nom seul suffit à dire la puissance négative” que l’auteur et journaliste Pierre Evil – Pierre-Yves Bocquet à la ville, connu comme étant la “plume” de l’ancien président de la République François Hollande – nous raconte au fil des 500 pages de cette réédition augmentée.
Ce livre à la fois ultradocumenté et intime nous raconte comment les stars du gangsta rap de Los Angeles ont fait surgir la réalité brutale des ghettos noirs américains au cœur des hit-parades internationaux.
Comment des chansons vulgaires et violantes furent aussi visionnaires et enivrantes.

Olivier Wyser
La liberté 19 mai 2018
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